Discours du 12 juin 2025
Olivier Marleix · Session ordinaire 2024-2025 · séance n°236
Ce débat est bienvenu car la situation d’ArcelorMittal est au cœur des préoccupations de beaucoup de nos compatriotes. La production d’acier, qui a longtemps été une filière essentielle dans notre pays, s’effondre régulièrement. Nous sommes passés de 16 millions de tonnes en 2014 – ce n’est pas si loin, c’était il y a dix ans – à seulement 11 millions de tonnes en 2024.Un facteur déterminant explique cette chute : la concurrence déloyale de la Chine, qui subventionne massivement sa production d’acier, tandis que les coûts énergétiques augmentent en Europe. La politique de désengagement menée par ArcelorMittal sur le territoire français suscite, à juste titre, des inquiétudes. Le groupe se place en position de désengagement progressif dans une logique de restructuration, en fragilisant ses sites de production. Le 23 avril, il a annoncé la suppression de 636 postes répartis sur sept sites du nord de la France, dont 295 à Dunkerque et 194 à Florange. Les sites de Mardyck, Desvres, Montataire, Mouzon et Basse-Indre sont également touchés par ce plan.Les conséquences de cette restructuration nous alarment d’autant que l’industrie sidérurgique française repose sur un vaste tissu de sous-traitants. La fermeture du site de Dunkerque mettrait ainsi en péril jusqu’à 60 000 emplois si l’on inclut les sous-traitants. Quel avenir peuvent espérer ces salariés ?Le groupe justifie cette politique par une baisse de la demande d’acier en France. En 2017, cette demande atteignait pourtant encore 25 millions de tonnes par an. Si la chute est importante, elle n’explique pas tout : c’est avant tout la concurrence chinoise qui constitue le principal problème.La politique menée par ArcelorMittal en France semble s’inscrire dans une stratégie européenne plus globale. Le groupe possède ainsi deux grands sites sidérurgiques en Espagne, où il a reçu une aide gouvernementale s’élevant à 460 millions d’euros. Cette subvention doit notamment servir à financer la construction d’une usine de production de fer préréduit à partir d’hydrogène vert ainsi que l’installation d’un nouveau four électrique qui remplacera à terme les hauts fourneaux du groupe en Espagne.Mais c’est la concentration des investissements aux États-Unis, en Inde et au Brésil qui constitue le véritable fil conducteur de la stratégie du groupe. À terme, cette stratégie menace la majeure partie de ses activités sur le territoire européen. Que restera-t-il de la sidérurgie en Europe en 2030 ? Voilà la question qui se trouve au cœur de nos interrogations.La question de la sidérurgie dépasse cependant la seule filière de production d’acier. La sidérurgie alimente la plupart des autres filières industrielles du pays, en premier lieu le secteur des transports. Ainsi, l’automobile représente à elle seule 17 % de la consommation d’acier en France. Or les exigences de ce secteur en matière de qualité et de traçabilité sont très élevées. L’industrie ferroviaire a aussi besoin d’acier – je pense notamment aux rails, aux roues, aux essieux, aux wagons fabriqués par Alstom… À terme, l’existence de ces industries risque également d’être compromise.La construction consomme également beaucoup d’acier, notamment pour produire du béton armé, des poutrelles et des enveloppes métalliques. Je pourrais aussi évoquer le secteur nucléaire, celui de la défense ou l’industrie navale. L’acier est au cœur de toutes nos filières souveraines. Ne pas défendre le maintien d’une production d’acier sur le sol national reviendrait à affaiblir notre capacité de production et la réindustrialisation de notre pays.Cette réflexion aboutit à deux questions. La première porte sur la politique européenne : les autorités européennes doivent protéger le marché contre la concurrence déloyale de la Chine. Il faut certes relever les droits de douane, mais cela ne suffira pas pour rendre notre industrie de nouveau compétitive.Par ailleurs, quels moyens sommes-nous prêts à mettre sur la table pour assurer la pérennisation de ces activités ? Monsieur le ministre, je vous donnerai un précédent. En 1978, au moment de la crise de la sidérurgie, l’État n’a pas hésité à voler au secours d’Usinor dans le cadre du plan Barre, dans des conditions qui ont été très contestées à l’époque. Il accorde en effet des prêts participatifs qui ont suscité beaucoup de mécontentement car cela revenait à aider les actionnaires, notamment la famille Wendel, tout en laissant l’entreprise procéder à de nombreux licenciements. Quoi qu’il en soit, sous le président Giscard d’Estaing, l’État a su appliquer une forme de nationalisation : pourquoi n’arrivons-nous pas aujourd’hui à ouvrir une discussion un peu musclée à ce sujet ? C’est l’avenir de cette filière, de notre autonomie stratégique et d’autres filières industrielles essentielles qui est au cœur de ce débat.
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).