Discours du 28 avril 2026
Olivier Serva · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°213
Le lecteur officiel de l'Assemblée peut afficher son propre bandeau de cookies à l'ouverture — c'est le portail de l'Assemblée qui l'affiche, pas ce site ; fermez-le pour voir la vidéo.
Parler des modes d’accueil de la petite enfance, ce n’est pas seulement parler de garde d’enfant, c’est parler d’égalité des genres, d’émancipation des femmes, de développement économique.Cette ambition ne peut toutefois être crédible si nous continuons d’ignorer les réalités des territoires ultramarins. Car les chiffres sont sans appel. En France hexagonale, le taux de couverture des modes d’accueil formels pour les enfants de moins de 3 ans est d’environ 59 %. Dans les territoires ultramarins, les écarts sont vertigineux : en Guadeloupe, le taux de couverture varie entre 40 et 50 %, ce qui signifie qu’un enfant sur deux environ n’a pas accès à un mode d’accueil formel. Ailleurs, ces taux de couverture sont encore plus dégradés : 32 % à La Réunion, et à peine 9 à 12 % en Guyane, où près de neuf enfants sur dix n’ont aucune solution formelle d’accueil. À Mayotte enfin, l’offre d’accueil est extrêmement limitée, avec seulement une douzaine de crèches sur tout le territoire.Les conséquences de ces chiffres sont immédiates : des parents empêchés de travailler, des femmes éloignées de l’emploi et des enfants privés d’un cadre éducatif structurant dès le plus jeune âge.Il faut donc, en premier lieu, corriger les inégalités de financement, lesquelles représentent le principal verrou. Le modèle de financement des politiques de la petite enfance repose largement sur le triptyque Cnaf, collectivités territoriales et gestionnaires publics comme privés. Or ce modèle produit des inégalités profondes, particulièrement dans les outre-mer, où plusieurs difficultés se cumulent. D’abord, les coûts y sont plus élevés, qu’il s’agisse du foncier, des matériaux, du recrutement, autant de surcoûts liés à l’insularité. En face pourtant, les financements ne sont pas suffisamment majorés pour compenser ces réalités. Résultat : des projets qui n’aboutissent pas, des structures fragiles et parfois même des fermetures.Le reste à charge pour les gestionnaires constitue un second problème. Les communes, déjà confrontées à des contraintes budgétaires fortes, ne peuvent pas toujours financer de nouvelles structures. Quant aux acteurs privés ou associatifs, ils font face à une équation économique souvent intenable.Il convient ensuite de planifier l’offre en fonction des dynamiques démographiques. Ce que l’on construit aujourd’hui en Guyane ou à Mayotte ne doit pas répondre uniquement aux besoins actuels, mais à ceux des dix prochaines années. Pour rappel, nous faisons face, aux Antilles, à un vieillissement de la population, tandis qu’en Guyane et à Mayotte la situation est tout autre : ce sont des territoires à très forte croissance démographique, avec une population jeune et une natalité parmi les plus élevées de France – en Guyane, ce sont plus de 8 000 naissances par an pour moins de 2 000 places en crèche.Enfin, il faut faire un choix politique clair, faire de la petite enfance un pilier de la cohésion sociale et du développement territorial. Car investir dans la petite enfance en outre-mer, ce n’est pas seulement répondre à un besoin social, c’est lutter contre la pauvreté, favoriser l’emploi, prévenir les inégalités ainsi que les ruptures de parcours dès le plus jeune âge, favoriser le développement cognitif, social et émotionnel des enfants et préparer l’avenir de territoires entiers.Les politiques de la petite enfance sont un levier d’émancipation économique. Quand il n’y a pas de solution d’accueil, ce sont majoritairement les femmes qui en payent le prix : moins d’accès à l’emploi pour celles qui souhaitent travailler, plus de temps partiel contraint, plus de précarité. À l’inverse, développer l’offre d’accueil, c’est augmenter le taux d’activité, sécuriser les parcours professionnels et soutenir directement le pouvoir d’achat des familles. Dans les économies fragiles comme le sont celles des outre-mer, cet effet est déterminant.Ces politiques sont aussi un levier de développement territorial. Chaque structure d’accueil, ce sont des emplois créés, de l’activité économique locale et un service essentiel à l’attractivité des territoires, car aucun ne peut se développer durablement si les jeunes parents ne peuvent ni travailler ni faire garder leurs enfants.En tant que décideurs publics, nous n’avons plus le luxe des intentions. Nous avons une responsabilité, qui est de garantir réellement à chaque enfant une place et à chaque parent une possibilité de travailler, s’il le souhaite. Cela suppose des choix politiques clairs et des investissements massifs, équitablement répartis.
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).