Discours du 28 avril 2025
Patricia Mirallès · Session ordinaire 2024-2025 · séance n°175
Nous vivons un moment où l’histoire s’accélère, où les certitudes vacillent, où les alliances qui semblaient invincibles sont brutalement questionnées. Cette situation s’impose à nous. Nous ne pouvons y rester étrangers, pas plus que nous ne pouvons avoir la naïveté d’imaginer répondre seuls aux menaces qui grondent autour de nous. Notre pays ne peut se le permettre.Nous sommes aujourd’hui à un tournant historique qui ouvre des interrogations essentielles. La France telle que nous la connaissons est le fruit des choix courageux faits par nos responsables politiques après la guerre.Les choix que nous sommes en train de faire dessineront le visage de l’Europe de demain. À quelques heures de vol de Paris, la Russie, appuyée par l’Iran et la Corée du Nord, poursuit l’agression qu’elle a lancée contre l’Ukraine. Le régime de Poutine mène une guerre abjecte qui défie nos valeurs, questionne nos frontières et menace notre sécurité.La Russie mène une guerre totale. Celle-ci dépasse les frontières terrestres, infiltre le cyberespace, teste nos défenses, manipule nos perceptions, pèse sur nos choix démocratiques et s’amuse de nos divergences. Elle constitue une menace directe pour les pays du continent européen.Ailleurs, l’ordre international est également remis en cause. Il faut être aveugle, ou faire preuve de beaucoup de mauvaise foi, pour ne pas voir que le multilatéralisme recule et que la loi du plus fort cherche à s’imposer face au droit.Disons-le sans détour, compte tenu de la situation internationale, la France et ses partenaires européens doivent se réarmer pour être en mesure de peser sur l’évolution du monde, de protéger nos intérêts et de défendre le projet démocratique auquel nous adhérons.Nous avons une responsabilité historique : celle de construire une défense européenne solide qui rassure nos concitoyens, nous protège efficacement et dissuade d’éventuels agresseurs. Pour y parvenir, nous devons sans cesse nouer des coopérations dans le cadre de l’Otan, de l’Union européenne ou d’autres espaces ad hoc, sans pour autant diminuer la souveraineté de chaque État membre.Heureusement, nous ne partons pas démunis dans ce projet de réarmement. D’une part, les pays européens peuvent s’appuyer sur les leviers offerts par les institutions européennes et par les cadres existants de coopération européenne comme l’organisation conjointe de coopération en matière d’armement.D’autre part, ils peuvent s’appuyer sur l’Otan, un instrument clé de l’interopérabilité et de la coopération militaire entre nos armées – ce qui n’empêche pas l’Europe de chercher à accroître ses capacités d’action autonome en son sein.La mobilisation de ces leviers ne revient pas à remettre en cause la souveraineté des États ou leurs prérogatives en matière de sécurité nationale, qui sont garanties par l’article 4, paragraphe 2, du traité sur l’Union européenne. Au contraire, elle constitue la preuve d’un esprit de responsabilité et de pragmatisme.Depuis le début de la guerre en Ukraine, les États membres de l’Union européenne ont démontré leur capacité à agir ensemble, à faire face, à ne pas se dérober quand l’histoire leur tend la main. L’agression russe a été, pour les peuples d’Europe, un révélateur de nos capacités, de nos forces, mais aussi de nos faiblesses. C’est une bonne chose.Réunis, les États membres de l’UE sont devenus le premier contributeur d’aide à l’Ukraine, devant les États-Unis. Des instruments existants ont été mobilisés, comme la Facilité européenne pour la paix, et d’autres ont été créés : un plan pour l’achat de munitions, des mécanismes de soutien à la base industrielle et technologique de défense européenne ou encore l’utilisation des intérêts produits par les avoirs russes gelés pour l’acquisition de matériel militaire.L’agenda de Versailles adopté en 2022 a posé les fondements d’une meilleure approche de la sécurité européenne et des efforts de défense en les inscrivant dans une vision plus large : réduction des dépendances critiques, renforcement des capacités industrielles, accélération des investissements stratégiques.Il n’y aura pas de défense efficace sans résilience d’ensemble de notre industrie et de nos sociétés. Investir dans notre industrie, construire les conditions de sa compétitivité, travailler sur les conclusions du rapport Draghi, c’est aussi contribuer à la défense européenne.C’est dans le même esprit que s’inscrivent les conclusions des Conseils européens du 6 et du 20 mars derniers, qui engagent l’Union européenne à des investissements massifs, structurants et ciblés : dans la défense aérienne, l’artillerie, les munitions et missiles, les drones, la guerre électronique, l’intelligence artificielle, la mobilité militaire, la cybersécurité et les facilitateurs stratégiques comme l’aviation de transport ou les capacités spatiales.Le règlement Edip est en cours de négociation. Un nouvel instrument de prêt garanti par l’Union va également voir le jour : l’instrument Agir pour la sécurité de l’Europe (Safe) permettra de lever 150 milliards d’euros. Le mandat de la Banque européenne d’investissement (BEI) a été élargi pour accorder davantage de prêts au secteur de la défense, ce qui est aussi une excellente nouvelle.Après des décennies à acheter américain – autrement dit à subventionner le complexe militaro-industriel américain –, la logique de préférence européenne doit désormais s’imposer comme une évidence stratégique. Ce changement de paradigme se fera progressivement, certes, mais l’objectif demeurera la consolidation de l’industrie de défense européenne et l’atteinte de notre autonomie stratégique. Acheter américain ne va plus de soi, y compris pour nos partenaires européens les plus liés aux États-Unis – on voit que l’usage de ces armements n’est pas toujours libre, ce qui remet profondément en question la liberté d’action des armées européennes. Il faut toutefois continuer à convaincre – tous les pays n’ont pas encore la même vision de la souveraineté que celle défendue par la France.J’en profite pour souligner que si l’Union européenne peut contribuer à la réindustrialisation de la défense du continent, elle ne peut en revanche se substituer aux États en ce qui concerne les exportations d’armements, tant elles sont indissociables de leur politique de défense et de leurs relations internationales. Pour renforcer la capacité des pays européens à se défendre, nous devons aller encore plus loin, en développant les acquisitions conjointes, en améliorant le financement privé de la défense, en allégeant les normes, en structurant notre base industrielle de défense avec la volonté d’intégrer nos différents modèles plutôt que de les dupliquer.Mais ce ne serait pas encore suffisant : comme le dit le ministre des armées, on peut désormais être défait sans avoir été envahi. Pour prévenir cela, l’Union doit se doter de capacités de réponses fortes face aux menaces hybrides, aux ingérences informationnelles et aux attaques contre nos processus électoraux. Cette ambition a été plusieurs fois confortée : par la désignation d’un commissaire européen à la défense et à l’espace pleinement mandaté, par la publication du Livre blanc pour une défense européenne, largement inspiré des contributions françaises, et par la présentation du plan ReArm Europe.Enfin, pour terminer sur les leviers permettant aux États de mettre en place une défense européenne plus efficace, il faut citer l’importance du secteur spatial dont la double dimension civile et militaire est devenue un élément clé de toute posture stratégique solide et crédible. La recherche d’autonomie en la matière est fondamentale pour ne pas être déclassé. C’est pourquoi la France souhaite notamment accélérer le déploiement d’Iris2. L’Union européenne et ses membres doivent aussi soutenir le succès du lanceur lourd européen Ariane 6 et préparer la génération suivante de lanceurs plus légers.Aussi vite que nous allions dans les prochaines années, quels que soient les efforts que nous consentirons, il serait illusoire de croire que la défense européenne puisse se construire sans l’Otan. Pour la plupart de nos alliés européens, l’Alliance atlantique a été, est et restera le creuset de notre défense collective. Il faut comprendre les États d’Europe orientale membres de l’Union qui ont souffert pendant quarante-cinq ans derrière le rideau de fer. Pour l’interopérabilité entre nos armées, pour la conduite des opérations, pour la mutualisation des capacités stratégiques, l’Otan demeure un outil irremplaçable. C’est pourquoi nous devons en préserver les atouts, en renforçant en son sein la dimension européenne.Il y a des choses sur lesquelles les hommes ont peu de prise ; la géographie en est une. C’est en Europe que se jouera l’avenir de la défense de l’Europe, du monde occidental et de ses valeurs. Comme l’expliquait déjà très bien le général de Gaulle, il serait irresponsable de parier sur un soutien automatique, indéfectible, éternel des États-Unis. Nous devons faire notre part, et plus encore. Les pays européens doivent prendre toute leur part au sein de l’Otan, ce qui suppose une vision élargie de la sécurité européenne : il faut travailler davantage avec le Royaume-Uni, renforcer la Communauté politique européenne (CPE) et penser l’arrimage stratégique de l’Ukraine à notre continent, lorsque le moment sera venu, sur des bases solides, crédibles et durables.S’il est important d’agir en Européens, il ne faut pas non plus oublier d’agir en Français. Dans le geste du réarmement qu’est en train d’écrire l’Europe, notre pays doit être l’un des personnages principaux. Depuis 2017, le président de la République fait le constat lucide du besoin de se réarmer. Depuis cette date, nous avons engagé un effort continu, soutenu, responsable. Aujourd’hui, nos armées sont cohérentes, entraînées, opérationnelles. Nous pouvons sans mentir dire qu’elles sont parmi les meilleures au monde. De même, notre industrie de défense est parmi les plus complètes d’Europe : elle innove, elle exporte et elle irrigue nos territoires.L’effort français sert l’Europe : il contribue à l’autonomie stratégique du Vieux Continent et il renforce notre crédibilité collective. Il crée aussi des synergies avec nos alliés, comme le montrent les programmes de coopération avec l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, la Grèce, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Pologne, le Portugal et bien d’autres encore. Depuis l’élection de Donald Trump – et même avant –, nos partenaires européens ont commencé à voir l’intérêt d’acheter français plutôt qu’américain. Et cela se traduit très concrètement dans les chiffres de nos exportations d’armements, qui ont été sensiblement réorientées vers nos alliés européens.Enfin, beaucoup a été dit sur la dissuasion nucléaire sans que cela soit toujours très juste ou très honnête. La France peut – doit – faire redécouvrir à ses alliés son rôle dissuasif. Comme le président de la République l’a dit en 2020, les intérêts vitaux de la France s’inscrivent également dans une dimension européenne qui n’est pas limitée au seul cadre de l’Union européenne. Rien n’a changé depuis de Gaulle : notre dissuasion contribue à la sécurité de tous. Mais soyons clairs : si nos alliés du continent européen peuvent tirer des bénéfices de l’existence même de notre dissuasion, la décision d’employer l’arme nucléaire ne saurait être partagée.La défense européenne ne se proclame pas ; elle se construit, jour après jour, discussion après discussion, décision après décision. Elle demande de la lucidité, de la constance et du courage. Elle est éminemment politique en ce qu’elle exige des choix déterminants : des choix de coopération et d’investissement, des choix pour assurer notre souveraineté. C’est ce à quoi nous sommes appelés aujourd’hui, pour donner à l’Europe les moyens d’être à la hauteur du destin que nous nous souhaitons : une Europe forte, une Europe souveraine, une Europe respectée.
La France et le Royaume-Uni ont pris la tête d’une coalition de volontaires pour aider l’Ukraine lorsque les combats cesseront. Les travaux se poursuivent entre les états-majors. Toutes les options sont étudiées, d’abord pour continuer à former et à équiper l’armée ukrainienne – la première garantie de sécurité de l’Ukraine, c’est son armée ; ensuite, si les combats cessent, pour garantir que la Russie ne soit pas tentée de relancer la guerre quand cette armée sera refaite – il s’agit d’anticiper ce qui sur terre, en mer, dans les airs, le permettra, et non de remplacer l’armée ukrainienne.Face à l’incertitude provoquée par l’administration Trump, les Européens doivent rester unis et dissuader la Russie de poursuivre la spirale guerrière. Des garanties de sécurité solides et crédibles doivent y aider – la stabilité du continent Europe dépend de la façon dont la Russie sera dissuadée.
Vous avez raison de souligner que l’Europe ne peut plus se contenter d’être un acteur économique : elle doit devenir un acteur stratégique à part entière. Le président de la République le dit depuis 2017. Depuis l’agression russe contre l’Ukraine en 2022, l’Union européenne a pris pleinement conscience de la nécessité de renforcer les moyens de défense de ses États membres. Ce tournant stratégique s’est traduit par des avancées concrètes : l’adoption de la Boussole stratégique, la création d’une capacité européenne de déploiement rapide et le lancement du Livre blanc pour une défense européenne en 2025. Nous avons également engagé la réindustrialisation de notre base de défense grâce à des projets européens majeurs visant à favoriser la recherche et développement (R&D) en matière de défense, pour produire plus vite et plus souverainement nos équipements militaires tout en renforçant notre interopérabilité.Parallèlement, nous devons réussir à affermir le pilier européen de l’Otan pour assurer la capacité des États européens à agir de façon autonome. Tout doit être fait pour que l’Europe reste maître de son destin stratégique face aux désordres du monde. La France est pleinement engagée dans cette dynamique pour faire émerger une véritable souveraineté européenne.En ce qui concerne la coopération avec l’Allemagne, dimension essentielle de réarmement de l’Europe, le réveil militaire de notre voisin outre-Rhin est engagé depuis l’annonce du changement d’ère par le chancelier Scholz. En 2024, l’Allemagne a annoncé pouvoir dépenser près de 100 milliards d’euros pour sa défense, un effort qui marque l’importance pour Berlin de compenser un sous-investissement chronique au cours des trente dernières années. Ce réveil est une bonne nouvelle pour l’Europe et sa sécurité.
Comme vous l’avez dit, Iris2 est un projet de constellation très ambitieux qui vise à nous doter d’une infrastructure de communication sécurisée à l’horizon de 2030. Il s’agit d’un besoin partagé : nos armées, nos administrations et nos entreprises ont toutes besoin de communiquer en toute sécurité sans dépendre d’un acteur non européen comme Starlink, car la guerre en Ukraine a montré le risque que représente une dépendance critique à l’égard d’un entrepreneur étranger.Iris2 est donc un projet de souveraineté, un outil concret d’autonomie stratégique. La priorité de la France est que cette infrastructure soit bien conçue comme duale, civile et militaire, et qu’elle réponde pleinement aux besoins de nos forces armées, y compris dans les scénarios de crise. La Commission européenne pilote les négociations et la France y est engagée. Nous nous assurons que tout soit fait pour que ce projet aboutisse dans les délais prévus et relève le défi technologique. À ce titre, Iris2 est un jalon stratégique pour l’Europe, comparable à ce qu’a été le programme Ariane pour l’accès autonome à l’espace ou le programme Galileo. C’est pourquoi nous devons réussir Iris2.
Mon propos n’avait rien d’obscur. Nous parlons souvent de la complémentarité entre l’Union européenne et l’Otan. Cette idée, plus qu’un principe diplomatique, est devenue un cadre opérationnel concret et partagé. Depuis que la Boussole stratégique européenne et le concept stratégique pour l’Otan ont été adoptés presque simultanément en 2022, le cap politique est clair : renforcer le partenariat. L’UE et l’Otan partagent des intérêts stratégiques communs et font face aux mêmes menaces. D’un côté, l’Otan est un partenaire central de l’UE en matière de défense, en particulier pour la garantie collective ; de l’autre, l’UE est un partenaire unique pour l’Otan car elle apporte une puissance civile, économique et normative ainsi qu’un maillage diplomatique qui complète l’action de l’Alliance atlantique.Ce partenariat a pris une nouvelle dimension avec la troisième déclaration conjointe de l’UE et de l’Otan du 10 janvier 2023, après celles de 2016 et de 2018. Ce texte insiste notamment sur les menaces hybrides, la désinformation, la protection des infrastructures critiques et l’impact sécuritaire du changement climatique. Ces priorités ont été traduites dans un plan d’action structuré autour de soixante-quatorze actions concrètes. Bien sûr, la guerre en Ukraine a été un accélérateur : l’UE et l’Otan ont multiplié les échanges de haut niveau, les briefings croisés, les réunions des comités politiques et de sécurité de l’UE et du Conseil de l’Atlantique Nord. Cette coordination étroite a permis de converger vers des mesures concrètes de soutien à l’Ukraine, que ce soit en matière d’aide militaire, de logistique ou de résilience.
Votre question me permet de revenir sur l’autonomie stratégique, qui est la capacité pour l’Europe d’assurer seule sa sécurité, de protéger ses citoyens et de défendre ses intérêts sans dépendre des puissances extérieures. Dans un monde marqué par le retour de la guerre en Europe, par une compétition stratégique mondiale exacerbée, par les menaces hybrides et par une implication américaine de plus en plus incertaine, l’autonomie stratégique n’est pas une option, c’est une nécessité.Il ne s’agit ni de rompre avec nos alliés ni de nous replier, il s’agit d’assumer nos responsabilités et de prendre notre part dans la sécurité du continent. Comme l’a rappelé le président de la République à la Sorbonne, « être autonome, c’est pouvoir analyser une situation, décider, agir selon nos valeurs et nos intérêts ». Cela suppose des capacités propres – renseignement, analyse, planification, commandement – et cela implique aussi une présence dans les grands espaces stratégiques – cyber, espace, mer, fonds marins – et la capacité d’y faire respecter le droit.C’est pourquoi la France soutient pleinement les initiatives européennes qui visent à renforcer la coopération entre les États membres, à structurer une industrie de défense forte et innovante, à bâtir des programmes communs comme ReArm Europe, les achats conjoints de munitions ou l’aviation de combat du futur. Ces efforts répondent à une double ambition : faire émerger un pilier européen de défense et instaurer un partage des responsabilités plus équilibrées au sein de l’Otan.Soyons clairs : 450 millions d’Européens ne peuvent durablement compter sur 340 millions d’Américains pour se défendre face à 140 millions de Russes. Nous avons besoin d’une Europe forte et une Europe forte, c’est aussi une Otan forte : l’autonomie stratégique européenne sert l’Europe et elle sert l’Alliance atlantique.
En fin de compte, que nous apporte l’Europe, puisque c’est ce dont nous débattons ? La France profite de la hausse des budgets militaires de l’Union européenne. Les dépenses mondiales de défense ont augmenté de 9,4 % en 2024, ce qui constitue la plus forte hausse depuis la fin de la guerre froide ; l’Europe est au cœur de cette hausse en raison des menaces que la Russie fait peser sur elle.La France et sa BITD bénéficient de cette évolution au service de l’autonomie industrielle de l’Europe. Entre 2021 et 2023, 20 à 25 % des exportations françaises d’armes se sont faites vers l’Europe ; avant 2017, cette proportion était inférieure à 10 %. Des contrats emblématiques ont été conclus : je pense au succès du canon Caesar auprès de la République tchèque, de la Lituanie, de l’Estonie, de la Belgique ou du Portugal, à la vente de quatre sous-marins Barracuda aux Pays-Bas, à la vente de trois frégates de défense et d’intervention (FDI) à la Grèce, au succès du Rafale en Grèce, en Croatie et en Serbie ou encore à l’acquisition conjointe de missiles antiaériens Mistral 3 avec la Belgique, la Hongrie, la Roumanie, l’Espagne, le Danemark, l’Estonie et la Slovénie. C’est précisément pour nourrir la BITD que nous faisons Iris2.
Comme vous l’avez dit, la France n’a pas attendu : elle a investi 4 milliards d’euros dans la cybersécurité dans le cadre de la LPM. Le cyberespace est devenu un domaine stratégique central pour la sécurité européenne. L’Union européenne a reconnu l’importance d’améliorer sa résilience face aux cyberattaques, en particulier depuis l’intensification des menaces hybrides liée au contexte international. Dans ce cadre, elle développe plusieurs actions concrètes pour renforcer les échanges entre acteurs européens en matière de cyberdéfense et de cybersécurité.Premièrement, un effort important est mené pour construire une culture stratégique commune dans ce domaine ; cela passe par la consolidation de connaissances communes, notamment grâce aux échanges réguliers entre les commandements de cyberdéfense des États membres et au partage d’informations stratégiques et techniques sur les typologies d’attaques observées, les vecteurs utilisés et les méthodes de riposte efficaces.Deuxièmement, l’Agence européenne de défense (AED) joue un rôle moteur. Elle favorise la coopération intergouvernementale en matière de cyberdéfense, facilite le développement des capacités communes et soutient la montée en compétence des acteurs européens.Troisièmement, des programmes spécifiques ont été lancés pour encourager la coopération entre États. Ainsi, en 2022, le cyber a été intégré dans la Boussole stratégique pour renforcer les capacités de prévention, de détection, de défense et de réplique face aux cyberattaques ; par ailleurs, le Fonds européen de la défense (FED) soutient des projets collaboratifs visant à développer des outils innovants de cyberdéfense et de cybersécurité.Le cyber fait donc pleinement partie de l’approche européenne de la défense, en articulation avec la résilience civile et militaire, et constitue un des piliers de l’autonomie stratégique européenne. J’ajoute que deux stratégies spécifiques viennent d’être adoptées : la stratégie de préparation de l’Union européenne à l’horizon 2030 pour faire face aux menaces et la stratégie contre les menaces hybrides russes passant par le cyberespace.
Depuis 1954, la capacité de l’Europe à penser et à construire sa propre sécurité collective a profondément évolué. Nous n’en sommes plus au stade des projets initiaux.
L’Union européenne est née et s’est dotée d’outils concrets pour agir dans le domaine de la défense. L’Otan a profondément évolué en accueillant l’Allemagne puis la plupart des pays d’Europe centrale et orientale et en devenant l’un des cœurs de la défense collective du continent européen. Le paysage a donc radicalement changé depuis les débats relatifs à la CED. Proposer une ratification symbolique du traité instituant la Communauté européenne de défense aurait peu d’effets politiques et stratégiques. Notre défi actuel consiste à réussir ce que l’Union européenne bâtit progressivement depuis le traité de Maastricht de 1992 et qui s’accélère depuis le début de la guerre en Ukraine.L’Union européenne a déjà franchi des étapes majeures – Boussole stratégique, agenda de Versailles, Livre blanc, Edirpa, Asap, soutien à l’Ukraine, missions et opérations – et doit poursuivre dans cette voie en appliquant la stratégie industrielle de défense dite Edis et en adoptant le règlement Edip, qui doit aider à consolider une industrie de défense européenne compétitive et résiliente. Parallèlement, les États européens doivent acquérir une capacité d’autonomie militaire et stratégique permettant de fortifier un véritable pilier européen de l’Otan.L’Europe de la défense est bien en mouvement ; nul besoin de revenir à la Communauté européenne de défense.
Le règlement Edip est encore en cours de négociation au niveau européen. Au Conseil, les États ont encore des questions à traiter. Nous pouvons nous réjouir de l’accord trouvé la semaine dernière au Parlement européen. La position française sur ce texte est des plus claires : l’argent européen doit aller à l’industrie européenne. Nous devons acheter des produits dont nous maîtrisons la conception en toute autonomie. La défense est une prérogative des États et non de la Commission, qui doit donc agir dans son domaine.Pour convaincre, nous devons montrer que l’achat de matériel de défense en Europe est la condition de notre souveraineté, que nous disposons d’une technologie, d’une industrie de pointe et de matériel du meilleur niveau et qu’il n’est pas nécessaire d’aller les chercher outre-Atlantique. Cela est possible ; le succès des rapporteurs français au Parlement européen le prouve.
Le plan ReArm Europe, présenté le 4 mars par la Commission européenne, marque un tournant décisif. Il est dévoilé à un moment critique, celui où l’aide américaine à l’Ukraine est suspendue, tandis que les budgets européens sont sous pression et que la guerre, à nos portes, nous oblige à agir. ReArm envoie un signal clair : tous les États membres doivent être en mesure d’investir dans la défense. Ce plan ne crée pas une armée européenne. Il ne contraint personne mais donne à chacun les moyens d’agir.Son application passe par l’utilisation de trois leviers. Le premier est l’assouplissement budgétaire : les États membres pourront investir davantage sans se voir sanctionnés pour déficit excessif, grâce à une dérogation au pacte de stabilité et de croissance jusqu’à 1,5 % du PIB par an, pendant quatre ans. C’est une occasion que pourront saisir ceux qui n’ont pas encore consenti d’effort significatif.Deuxième levier : la création de l’instrument Safe. Grâce à lui, la Commission pourra lever jusqu’à 150 milliards d’euros que les États membres consacreront à des achats communs, au soutien industriel ou à l’innovation. Les décisions prises à cet égard demeureront nationales : chacun gardera la main.Enfin, le troisième et dernier levier consiste dans la mobilisation de la BEI et des capitaux privés en vue d’ouvrir le financement aux PME et aux start-up dans le domaine de la défense. C’est la fin de l’autocensure en matière d’investissements souverains.Le plan va plus loin : il prévoit d’adapter les règles de la politique de cohésion de l’Union européenne pour permettre aux régions de financer des projets de défense grâce au Fonds européen de développement régional (Feder) et au Fonds social européen (FSE+). Il prévoit également un allègement du cadre réglementaire visant à fluidifier les chaînes de production.ReArm ne remplace pas les budgets nationaux mais autorise ceux qui le souhaitent à investir plus facilement. Il s’agit d’un outil de solidarité stratégique et de bon sens politique. Soit nous nous exposons séparément, soit nous nous réarmons ensemble, ce qui nous permettra évidemment de fabriquer français et d’acheter français et européen.
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).