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Discours du 2 juin 2025

Patricia Mirallès · Session ordinaire 2024-2025 · séance n°221

Le moment qui nous réunit aujourd’hui, à l’initiative de l’Assemblée, est à la fois singulier et solennel. Il convoque un nom que l’histoire a élevé au rang de symbole : Alfred Dreyfus, officier injustement condamné au cours d’un procès inique, homme d’honneur bafoué, détenu enchaîné les fers aux pieds sur l’île du Diable, patriote blessé et pourtant resté fidèle à son pays, époux et père humilié, Français admirable pourchassé parce que juif, Alsacien et militaire moderniste.Si Alfred Dreyfus est un symbole, c’est aussi parce qu’il fut au cœur d’un moment fondateur de notre République : lorsque celle-ci sut reconnaître qu’elle avait failli à ses principes.Car Alfred Dreyfus est aussi cet homme d’honneur réhabilité par la Cour de cassation le 12 juillet 1906, cet officier réintégré dans l’armée par les députés dès le lendemain, ce soldat engagé qui reprend du service en 1914 et à qui la France rendra hommage en le promouvant au grade d’officier de la Légion d’honneur en 1919.Il est également un symbole car sa réhabilitation est intrinsèquement liée à une mobilisation de l’opinion publique qui a conforté la République : c’est Clemenceau qui ouvre les colonnes de son journal L’Aurore au « J’accuse » de Zola, l’article qui annonce la vérité en marche ; c’est la République qui s’affirme contre tous les populismes de droite comme de gauche.Cependant, si la République a reconnu l’innocence du capitaine Dreyfus – « de l’accusation portée contre [lui], rien ne reste debout » écrivait la Cour de cassation – la réparation offerte n’a pas été totale. Avec cette dignité qui le caractérisait, Alfred Dreyfus, qui revendiquait n’avoir « jamais demandé de faveurs dans [sa] carrière », estimait lui-même que les modalités de sa réintégration dans l’armée et sa nomination comme chef d’escadron avaient été injustes. Ce sentiment le conduisit à demander – avec au cœur la morsure de la résignation – sa mise à la retraite en 1907.L’injustice de 1906 s’explique en partie par les circonstances de l’époque. L’examen de la proposition de loi déposée par le président Attal et éclairée par les analyses du rapporteur Sitzenstuhl nous permet d’apporter une réponse à une situation qui perdure depuis plus d’un siècle.Il ne saurait être question de rouvrir tout le dossier de l’affaire Dreyfus – ni sur le plan judiciaire, l’affaire étant close depuis 1906, ni sur le plan historique car la vérité, de ce point de vue, est désormais bien établie. Dès lors, le vote d’aujourd’hui ne doit pas être source de confusion : n’oublions pas que le dreyfusisme victorieux n’est pas soluble dans les populismes étriqués qui excluent ou instrumentalisent.Ce texte vise plus simplement, mais peut-être aussi plus profondément, à s’interroger à propos de la décision prise par les députés de 1906 : a-t-elle suffisamment réparé ? A-t-elle suffisamment reconnu ? En matière de réparation, il faut avoir la sagesse de ne réparer que les vivants.C’est donc bien dans le champ de la reconnaissance mémorielle et symbolique que se situe notre discussion, d’autant plus que cette proposition de loi revêt une dimension singulière dans notre ordre constitutionnel puisque la nomination de nos officiers généraux relève du président de la République, en vertu de l’article 13 de notre Constitution. Elle ne peut donc revêtir qu’un caractère exceptionnel car le cas d’Alfred Dreyfus est unique, comme le sont les cicatrices de l’Affaire. Ce texte ne doit pas constituer un précédent qui nous encouragerait à questionner d’autres carrières.Le gouvernement salue cependant les travaux menés jusqu’à la séance d’aujourd’hui, à la suite de la mobilisation d’élus, d’institutions, de citoyens, de la presse et du monde intellectuel. La grandeur républicaine consiste aussi à savoir reconnaître l’histoire sans prétendre effacer la cicatrice du passé.Ensemble, ici, nous pouvons ainsi reconnaître le poids du geste que vous vous apprêtez à accomplir et qui est profondément significatif. Il l’est d’autant plus que la proposition de loi prend un relief particulier au moment où les actes de haine antisémite connaissent une inquiétante progression. L’antisémitisme frappe encore, jusqu’au cœur de notre démocratie, dans nos rues et sur nos monuments, jusqu’à la personne de la présidente de l’Assemblée nationale. Je profite de cette occasion pour renouveler mon soutien à tous les parlementaires qui ont fait l’objet d’attaques antisémites ces derniers mois. Cette haine doit être combattue résolument.Nous le savons : Alfred Dreyfus ne fut pas seulement la victime d’un des plus grands scandales politico-judiciaires de notre histoire. Il fut surtout le bouc-émissaire désigné d’un antisémitisme qui ne se cachait pas – comme il ne se cache plus, désormais, dans de trop larges pans de notre société.Dès 1896, Bernard Lazare, le premier défenseur de Dreyfus, dénonçait « une atmosphère de haine et de soupçon ». Votre initiative parlementaire contribue à lutter contre les miasmes de cette atmosphère délétère qui, de nouveau, s’immisce dans notre corps social, par chaque interstice possible, et l’empoisonne. Nous devons aller plus loin encore pour la dissiper définitivement. L’exemple d’Alfred Dreyfus peut nous y aider en portant haut les valeurs de la République contre ceux qui veulent les affaiblir. Dreyfus doit être un exemple et non un remords.Car oui, Dreyfus fut un exemple : un homme debout, refusant le reniement, fidèle à ses devoirs jusque dans l’isolement tragique sur l’île du Diable ; un officier à la retraite qui revient servir la France dans la Grande Guerre alors même qu’il avait toutes les raisons de se retirer. Il se distingue avec honneur et courage, participant notamment aux combats du Chemin des Dames et de Verdun avant d’être promu lieutenant-colonel en 1918. Il représente un modèle d’héroïsme républicain et d’engagement au service de la France.Avec votre texte, vous entendez porter haut la mémoire d’un patriote mais aussi – et peut-être surtout – la promesse d’une République qui, jamais, ne cesse de vouloir progresser pour la vérité et la justice contre l’arbitraire et l’antisémitisme. Car c’est bien la dignité que vous vous proposez de reconnaître aujourd’hui.Pour ce vote qui représente un geste unique, le gouvernement s’en remet à la conscience et à la sagesse de chacun. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR et sur plusieurs bancs du groupe SOC. – MM. Maxime Michelet et Thierry Tesson applaudissent également.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).