Discours du 16 juin 2026
Paul-André Colombani · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°273
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La création d’un statut d’autonomie pour la Corse est une revendication ancienne. En discuter, c’est retracer le fil d’un contexte historique et politique. Nos échanges en commission des lois m’ont convaincu qu’un rappel historique est salutaire et éclaire le débat. Il permet de comprendre que la question corse ne peut être réduite à une querelle institutionnelle.L’histoire de la Corse n’a pas débuté en 1789. L’île de Corse est habitée depuis plus de dix mille ans. Nos racines sont profondes et nous venons de loin. Dès 1755, la nation corse de Pasquale Paoli était entrée dans la modernité en tant que république de l’Europe des Lumières, dotée d’une constitution et accordant le droit de vote aux femmes. Quatorze ans plus tard, la France, qui avait acheté la Corse à la République de Gênes, l’a annexée par les armes. Ce fut le point de départ de soixante ans de guerre et de révoltes durement réprimées – je pense aux déportés d’Isolacciu-di-Fiumorbu ou aux pendus du Niolo.L’espérance née de la Révolution française a été balayée par le gouvernement militaire, les régimes douaniers iniques et les révoltes matées dans le sang. Cette dure réalité est retranscrite dans les mots d’un jeune officier du nom de Napoléon Bonaparte qui, le 12 juin 1789, écrivait depuis Auxonne au général Paoli, alors en exil : « Vous quittâtes notre île, et avec vous disparut l’espérance du bonheur ; l’esclavage fut le prix de notre soumission : accablés sous la triple chaîne du soldat, du légiste et du percepteur d’impôts, nos compatriotes vivent méprisés. » Les mots du futur empereur des Français rappellent que notre histoire commune s’est écrite dans la douleur.L’époque contemporaine s’inscrit dans ce continuum de violences. Il y eut les événements d’Aléria, en 1975, le scandale des boues rouges, le projet d’essais nucléaires de l’Argentella – et tant d’autres épisodes où la Corse s’est sentie méprisée et niée dans sa singularité.C’est ainsi pour tirer les leçons du passé, mais aussi et surtout pour écrire un avenir apaisé, que les Corses aspirent à l’autonomie.Vous le savez, la Corse d’aujourd’hui connaît de nombreuses difficultés. Avec un habitant sur quatre sous le seuil de pauvreté, elle est la région la plus pauvre de métropole. Les Corses sont asphyxiés par l’explosion des prix du foncier, par la cherté de la vie et par la baisse du pouvoir d’achat : autant de problèmes qui ne trouvent pas de réponses à droit constant.Certains nous rétorquent que ces contraintes existent dans d’autres territoires. C’est vrai ; mais ce qui caractérise la Corse, c’est le cumul de toutes ces contraintes : l’insularité, le relief montagneux, la spéculation foncière, les bas salaires, le coût élevé de la vie. La Corse est une île-montagne qui ne connaît pas d’équivalent continental.Aussi l’autonomie n’est-elle pas pour nous un symbole mais une solution. C’est un outil pour changer la vie des Corses et pour améliorer leur quotidien. L’autonomie nous permettra de décider localement pour répondre rapidement et efficacement aux problèmes de nos compatriotes, mais aussi aux difficultés rencontrées par nos entreprises. Elle nous permettra de penser une fiscalité adaptée à notre tissu économique, très majoritairement composé de très petites entreprises (TPE).Vous connaissez mon investissement en faveur de la création d’un centre hospitalier en Corse, dans la lutte contre la vie chère et sur la question du prix des carburants. Dans ces dossiers, comme dans chacun de ceux que j’ai défendus à Paris, je me suis heurté à des normes inadaptées à la Corse. Trop de fois, face à une règle nationale qui ne fonctionnait pas chez nous, on m’a répondu que l’on n’avait pas pensé à son application en Corse, ou bien qu’il n’était pas possible de nous accorder un traitement spécifique sans contrevenir au principe d’égalité devant la loi. C’est l’absence de différenciation, pourtant, qui est une rupture d’égalité : quand un Corse doit prendre l’avion jusqu’à Marseille pour pouvoir soigner son cancer ou qu’il doit payer son plein d’essence – ou son chariot de courses – 15 % plus cher que sur le continent.C’est pour cela que les Corses ont massivement exprimé dans les urnes, à plusieurs reprises, leur désir d’autonomie. Ce message doit être entendu jusqu’à Paris ; l’expression démocratique doit trouver une traduction institutionnelle.Le président de la République, en parlant d’autonomie dans la République, a tracé un chemin « entre les totems et les tabous ». Ce sont ses mots. Si des lignes rouges doivent bien entendu être tracées, il faut avant tout définir un cap : donner à la Corse les moyens de mieux se soigner, de lutter contre les dérives mafieuses, de développer son économie et de protéger sa langue.Lors du processus de Beauvau, chacun a fait des concessions pour arriver à un accord politique. Malgré cela, les Jacobins les plus durs essayent de polluer le débat en agitant le chiffon du délitement de l’unité nationale. Ils ne sont pas crédibles. Partout en Europe, l’autonomie des îles n’est pas l’exception ; elle est la norme. Elle est un outil de responsabilité permettant d’adapter la règle aux réalités insulaires. La République n’est pas fragilisée lorsqu’elle respecte le fait démocratique en Corse. Bien au contraire, elle s’en trouve renforcée.Chers collègues, notre responsabilité est simple : faire émerger un texte ambitieux qui repose sur deux jambes, à la fois symbolique et opérationnel. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LIOT, SOC et EcoS.)
Nous savions que le débat serait clivant, conflictuel ; j’aimerais qu’il reste de bonne tenue, à l’instar des échanges que nous avons eus, depuis deux ou trois ans, en commission des lois. La Corse en a besoin.Si nous adoptons ces amendements de suppression, nous balaierons en quelques minutes des heures et des heures de discussions ; pour les élus de la Corse, pour ses habitants, ce serait là un véritable déni. Quant au reste, je me contenterai de lire le point 8 de l’avis du Conseil d’État relatif à ce texte : « Le Conseil d’État estime que la consécration de cette autonomie ne heurte aucun des grands principes qui fondent la République, ne contrevient pas à l’esprit des institutions ni ne méconnaît une tradition républicaine constante, et ne pose pas, dans son principe, de problème de cohérence au regard d’autres dispositions de valeur constitutionnelle. » (Applaudissements sur quelques bancs des groupes LIOT, SOC et EcoS.)
J’ai envie de dire : tout ça pour ça. S’agissant des pièves, il serait légitime d’en débattre, mais plutôt dans le cadre de l’examen du projet de loi organique. Il y a peut-être un débat à avoir, en effet, sur l’organisation des institutions de la Corse.L’habilitation existe déjà, madame Le Pen, et cela ne marche pas. La preuve, des demandes ont été faites, par exemple pour adapter la date du permis de chasse ; cela n’a pas fonctionné.Je suis opposé à la préférence régionale : il faudrait sortir de l’Europe pour pouvoir l’appliquer, comme en Nouvelle-Calédonie.Enfin, vous imaginez l’autonomie sans pouvoir législatif. Je veux bien qu’il y ait des définitions différentes de l’autonomie, mais sans pouvoir législatif, excusez-moi, c’est le pompon ! Dans le logiciel du RN, rien n’a changé sur la Corse ; c’est de l’enfumage. (Exclamations sur les bancs du groupe RN. – M. Iñaki Echaniz applaudit.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).