Discours du 28 janvier 2026
Philippe Naillet · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°131
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Ce soir, nous sommes en séance pour rappeler un moment terrible de notre histoire et faire un pas, nous l’espérons tous, sur le chemin de la réparation. Cette proposition de loi touche à la mémoire et à la dignité de milliers d’enfants réunionnais – 2 015, très exactement – qui ont été arrachés à leurs familles, arrachés à leur terre, arrachés à leur culture, arrachés à leurs repères, entre 1962 et 1984, pour être transplantés dans l’Hexagone en vue du repeuplement de quatre-vingt-trois départements hexagonaux victimes de l’exode rural.Dans le cadre de la politique de migration mise en place par le Bumidom, le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer, avec l’aide de la Ddass, la direction départementale des affaires sanitaires et sociales, qui en avait la tutelle, des milliers d’enfants ont été prélevés à La Réunion pour être transplantés dans des familles hexagonales – enfants volés, enfants déracinés, enfants maltraités.Ce programme, mis en place par le député de La Réunion d’alors, Michel Debré, devait contribuer au repeuplement de départements hexagonaux, dépeuplés par l’exode rural, par les moyens les plus vils. Des centaines de parents illettrés ont signé des procès-verbaux d’abandon de leurs enfants qu’ils ne pouvaient pas déchiffrer précisément, du fait qu’ils ne savaient ni lire ni écrire.À leur arrivée à Orly, les nourrissons sont cédés à des familles adoptives, les enfants plus grands sont envoyés dans divers foyers de l’aide sociale à l’enfance ou de congrégations religieuses, à Guéret dans la Creuse, à Quézac dans le Cantal, à Albi dans le Tarn ou encore à Lespignan dans l’Hérault, pour une durée variable. Ils sont triés sur la base de leur âge et de leur comportement, en vue de leur adoption, pour rester en foyer ou pour servir de main-d’œuvre dans les fermes comme bonnes à tout faire ou comme travailleurs sans salaires. Voilà le triste sort qui leur était réservé.La plupart de ces enfants sont marqués à vie par les maltraitances, les humiliations, les discriminations, la séparation d’avec leurs proches et le déplacement depuis leur domicile vers des foyers peu respectueux, qui ont tiré parti de leur désespoir. Certains ont perdu toute relation avec leurs origines et leur famille restée à La Réunion, notamment à cause d’un changement de nom. D’autres n’ont pas réussi à supporter cet isolement ; ils ont pris la fuite ou se sont suicidés. L’historien Ivan Jablonka évoque des cas de violence physique, de violence sexuelle ou de mise en esclavage. Il mentionne également des cas de dépression, d’alcoolisme ou de clochardisation chez des enfants d’à peine 14 ans ou 15 ans.Si l’Assemblée nationale ne peut réécrire l’histoire, elle peut contribuer à mieux la faire connaître, notamment dans ses périodes les plus sombres. C’est en ce sens que le mardi 18 février 2014, les députés ont adopté par 125 voix contre 14 la résolution mémorielle, défendue par la députée Ericka Bareigts, visant à reconnaître la responsabilité de l’État dans l’exil forcé d’enfants réunionnais.En ce mercredi 28 janvier 2026, nous examinons la proposition de loi de notre collègue Karine Lebon, dont je salue le courage et la détermination à faire reconnaître les droits de ces enfants devenus aujourd’hui des hommes et des femmes. Il est de notre devoir à tous d’accorder une attention particulière à cette page de notre histoire, dont on ne parle ni dans les médias, ni dans les livres d’histoire, ni dans les manuels scolaires, afin que justice soit rendue à ces milliers d’innocents.Nous soutenons pleinement cette proposition de loi qui crée un dispositif d’accompagnement et de mémoire robuste, par la création d’une commission de reconnaissance des ex-mineurs réunionnais transplantés, d’une allocation valant réparation, d’une maison d’accueil et de la protection de l’enfance dans la Creuse et d’un jour d’hommage.Je termine en citant Primo Levi : « Ce qui a eu lieu est une abomination qu’aucune prière, aucun pardon, aucune expiation, rien de ce que l’homme a le pouvoir de faire ne pourra jamais réparer. » Nous espérons simplement que cette proposition de loi soit un acte de foi, qui porte l’espérance. (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC, LFI-NFP, EcoS, Dem et GDR, sur quelques bancs des groupes EPR et HOR ainsi que sur les bancs des commissions.)
Cet amendement vise à reconnaître un droit à réparation au bénéfice des ayants droit des personnes décédées victimes de transplantation vers la métropole.
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).