Aller au contenu
vie-politique.fr

Discours du 8 juillet 2026

Pierre-Yves Cadalen · Première session extraordinaire 2026 · séance n°8

Le lecteur officiel de l'Assemblée peut afficher son propre bandeau de cookies à l'ouverture — c'est le portail de l'Assemblée qui l'affiche, pas ce site ; fermez-le pour voir la vidéo.

Vous n’avez toujours pas démissionné, monsieur le ministre de la justice, mais cette semaine, vous avez fait place nette, comme vous aimez à appeler vos petits coups de communication. Vous avez balayé les principes républicains pour faire place nette à l’extrême droite, qui passe son temps à vous remercier de piocher dans son programme. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – M. Marcellin Nadeau applaudit également.) Vous servez la soupe à Mme Le Pen. Hier, les députés d’Emmanuel Macron ont repris à leur compte une proposition de Jean-Marie Le Pen, lui offrant une victoire posthume qui salit la République. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP et RN. – M. Marcellin Nadeau applaudit également.) L’extrême droite n’en demandait pas tant. Elle vous applaudit à tout rompre, alors que les textes liberticides se succèdent dans cette Assemblée.

Les députés macronistes ont uni leurs voix à celles de l’extrême droite pour faire voter un permis de tuer, le véritable nom de cette horreur qu’est la présomption de légitime défense pour les policiers. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

Voici venu le temps du macrono-lepénisme, qui ne se cache même plus, toute honte bue. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – M. Marcellin Nadeau applaudit également. – Exclamations sur les bancs du groupe RN.) Vous venez de voter pour l’inversion des rapports entre police et population et de valider en droit l’exercice de violences policières,…

…tout cela à la demande expresse d’un syndicat qui défend que le problème majeur de la police, c’est la justice.

Nous, nous sommes fiers de nous tenir aux côtés des victimes et des collectifs qui se mobilisent comme ils se sont mobilisés hier. Je salue entre autres le comité Adama Traoré et tous ceux qui se battent pour que justice soit rendue. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – M. Marcellin Nadeau applaudit également. – Exclamations sur les bancs des groupes RN et UDR.)Vous n’avez toujours pas démissionné, à part peut-être de vos positions républicaines. En 2022, vous disiez « absolument, absolument non » à la présomption de légitime défense pour les policiers. Vous ajoutiez : « Je pense que derrière cette position démagogique, il y a une vision à l’américaine de Mme Le Pen. Elle veut répondre à la violence par la violence, et ça, c’est la guerre de tous contre tous. »

Vous choisissez le moment où Donald Trump sévit avec sa milice raciste de l’ICE – service de l’immigration et des douanes des États-Unis –, dont les exactions sont bien connues, pour rallier cette vision à l’américaine de Mme Le Pen. Qui aurait pu prédire votre sens de l’histoire ?D’ailleurs, vous n’avez vous-même rien dit de ce basculement profond et si nuisible à la République, qui donne une supériorité à une décision policière sur la loi, à l’arbitraire sur la norme. Le ministre de la justice n’a-t-il rien à dire sur le rétablissement dans les faits et sans juge de la peine de mort ?

Vous n’avez certes pas démissionné, mais vous êtes aux abonnés absents. Le prétendu barrage contre l’extrême droite est devenu un pont. Vous vous maintenez au pouvoir grâce à elle, en dépit du vote des Français.

Les trois quarts des textes que vous avez adoptés depuis deux ans le sont avec l’appui du bloc réactionnaire. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Vous ne respectez donc ni votre mandat ni nos institutions.Dans une démarche permanente de retournement des faits, vous nous accusez de ce dont vous vous rendez quotidiennement coupable. Après un tel piétinement de l’État de droit, comment pouvez-vous un seul instant prétendre protéger et défendre l’institution judiciaire ? Vous vous en prenez d’un même mouvement aux citoyens et aux magistrats. Vous soumettez les premiers à l’arbitraire et abandonnez les seconds, comme vous l’avez tragiquement montré ces dernières semaines. Vous aviez plus d’égards pour les policiers lorsque vous étiez ministre de l’intérieur.Vous n’avez toujours pas démissionné. Vous ne vous considérez jamais responsable de rien. C’est la définition même de l’irresponsabilité. L’absence de moyens pour la justice, les consignes données en pagaille, la pluie de circulaires donnant à chaque fois de nouvelles priorités annulant les précédentes, la prévention insuffisante contre les violences faites aux femmes et aux enfants, la fin de non-recevoir permanente adressée aux associations enfantistes et féministes qui réclament 3 milliards d’euros pour prévenir les violences sexistes et sexuelles (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – M. Marcellin Nadeau applaudit également) et cette fabrique à agresseurs qu’est le patriarcat : à vous entendre, on pourrait croire que vous n’êtes pas comptable de ce bilan. C’est pourtant le vôtre et celui de la Macronie tout entière.

Cette semaine, priorité suprême, vous vous battez contre les organisateurs de fêtes gratuites dans les champs, les free parties dont vous faites de la destruction l’objet d’un combat à vos yeux aussi essentiel qu’il est, en fait, aberrant et funeste.Vous proposez une loi qui, à elle seule, montre que vous ne tirez aucune leçon, alors que la justice manque cruellement de moyens.

Vous la laissez dans un état déplorable et continuez à la précariser et à l’abaisser. L’adjonction de magistrats temporaires aux cours criminelles départementales ne viendra pas à bout du manque structurel de moyens de la justice. Ces textes ne résolvent absolument aucun des problèmes qu’ils entendent traiter.Cinq ans après la création des cours criminelles départementales, le problème structurel du fonctionnement de la justice n’est nullement résolu. Selon le rapport de l’Inspection générale de la justice, les cours criminelles départementales ont contribué, au contraire de l’objectif présenté, à renforcer l’engorgement du système judiciaire.Elles présentent ce défaut fondamental d’affaiblir les cours d’assises et d’éloigner toujours plus la justice des citoyens. Écarter les jurys populaires est un problème majeur, tant pour le rapport de la société au crime commis que pour le caractère républicain de l’institution judiciaire, pour plusieurs raisons. Grâce aux jurys, les citoyens rendent la justice au nom du peuple. Ils sont confrontés à la nécessité de répondre à un problème posé à toute la société. Ce mécanisme rapproche la société de la justice.La présence de jurys permet aussi de souligner la gravité d’un crime. L’exclusion des jurys populaires participe donc à l’invisibilisation et la minimisation des violences sexistes et sexuelles qui sont traitées par les cours criminelles départementales, puisque le peuple reste à la porte de cette juridiction. Vous n’avez pas décorrectionnalisé les viols, vous les avez désassisés.La CNCDH met en cause cette politique lorsqu’elle déplore que « le gouvernement raisonne uniquement en termes de rationalisation budgétaire et d’efficacité alors que le jugement des crimes est l’une des missions les plus marquantes et les plus symboliques de l’activité judiciaire. » (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Vous souhaitiez introduire des citoyens assesseurs, manifestant ainsi votre volonté de mettre en doute et de questionner toujours plus la légitimité des jurys populaires. Vous avez dû y renoncer, mais la logique générale de votre politique est toujours là. Vous auriez pu prendre acte de l’échec de cette réforme. Pour notre part, nous défendons les cours d’assises, pour les raisons démocratiques et de justice que j’ai exposées. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)Vous savez très bien que la défiance envers l’institution judiciaire augmente et il n’est pas possible de rétablir la confiance en raisonnant toujours à l’économie. Au lieu de former suffisamment de magistrats, de mettre en place des plans de formation et de titularisation des nombreux contractuels qui font vivre nos juridictions et d’organiser une véritable planification de la justice pour répondre aux besoins, vous avez, depuis 2017, entretenu une situation de pénurie nuisible à l’ensemble de notre système judiciaire. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)En France, nous comptons 3,6 magistrats du parquet pour 100 000 habitants. À Brest, où je suis élu, ils sont deux fois moins nombreux. L’année prochaine, un magistrat supplémentaire sera affecté au parquet, ce qui n’est évidemment pas à la hauteur des besoins. Il faut mettre en place une politique pénale claire et des moyens suffisants pour la justice afin qu’elle réponde aux besoins plutôt que de persister dans cette agitation permanente qui est la vôtre. Elle produit de l’inquiétude et de la déception. Inquiétude quant à votre rapport à l’État de droit, déception quant à la portée réelle du texte.Vous répétez qu’il pourrait être un pas en avant considérable. Ce n’est pas vrai. Toutes les lois que votre gouvernement fait adopter à marche forcée relèvent d’une surenchère pénale permanente qui ne règle rien. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Non seulement vous ne donnez pas suffisamment de moyens aux tribunaux, mais en outre vous les engorgez toujours davantage. Cette situation crée une grande souffrance pour l’ensemble des personnels de justice que nous rencontrons toutes et tous.Rien ne s’est substantiellement amélioré dans l’exercice de la justice depuis la tribune de 3 000 magistrats et d’une centaine de greffiers parue en 2021 après le suicide tragique de leur collègue Charlotte.Je rappelle leurs mots, car vous semblez les avoir ignorés : « À ces conditions de travail difficiles s’ajoutaient des injonctions d’aller toujours plus vite et de faire du chiffre. Mais Charlotte refusait de faire primer la quantité sur la qualité. Elle refusait de travailler de façon dégradée. À plusieurs reprises, au cours de l’année qui a précédé son décès, Charlotte a alerté ses collègues sur la souffrance que lui causait son travail. Comme beaucoup, elle a travaillé durant presque tous ses week-ends et ses vacances, mais cela n’a pas suffi. Se sont ensuivis un arrêt de travail, une première tentative de suicide. Nous souhaitons affirmer que Charlotte n’est pas un cas isolé. »Le temps est venu d’écouter cette souffrance massive et de défendre le service public de la justice. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Nous rejetons cette loi comme nous rejetons l’ensemble de votre politique dont le bilan est devant nous. Car une justice sans moyens est fatalement moins juste.Vous n’avez pas démissionné et c’est la République que vous démettez. Cette semaine bien sombre pour les principes républicains montre à quel point, pour sortir la France de l’ornière dans laquelle vous l’avez placée, il nous faut engager une bifurcation politique profonde. Nous défendons dans le cadre de cette campagne présidentielle une politique qui répond aux besoins et s’en donne les moyens. Nous nous opposons fermement à la dérive hostile à la démocratie et à la République que vous incarnez. C’est pourquoi nous défendons si fermement les jurys d’assises et l’indépendance du parquet. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) C’est pourquoi nous mettrons en place une VIe République avec l’élection l’année prochaine de Jean-Luc Mélenchon. (Exclamations sur les bancs des groupes RN et UDR.) Vous avez rendu cet élan démocratique et républicain plus nécessaire que jamais. Je conclus avec les mots d’Allende : « L’histoire est nôtre… (Le temps de parole étant écoulé, Mme la présidente coupe le micro de l’orateur. – Les députés du groupe LFI-NFP se lèvent pour applaudir ce dernier.)

Exactement !

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).