Discours du 19 janvier 2026
Pieyre-Alexandre Anglade · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°118
Vous l’avez très justement dit en préambule à notre débat, madame et monsieur les ministres, la situation internationale est grave. Pour l’Europe, elle est très certainement la plus sérieuse depuis 1945, car nous sommes seuls, en première ligne, face à des puissances – la Russie, la Chine, et les États-Unis – qui poursuivent des logiques impériales.Dans ce moment, ce qui est en cause, c’est notre capacité à garantir notre sécurité, notre indépendance et notre souveraineté, donc à assurer à nos enfants qu’ils vivront sur un continent libre, en paix et prospère, tel que nous le connaissons aujourd’hui. Pour le dire autrement, nous nous trouvons à un tournant historique et stratégique majeur, un tournant existentiel, qui exige de prendre des décisions à la hauteur de la situation.Dans cet environnement, une menace domine : la Russie. Celle-ci n’a renoncé à aucun de ses objectifs en Ukraine. Elle est devenue et restera dans les années qui viennent une menace directe pour la France et pour l’Union européenne.
Si l’Ukraine tombait, si demain la guerre se rapprochait de nos frontières, alors nous perdrions en Europe ce que nous avons de plus précieux : la paix, la liberté, la prospérité. Une capitulation ukrainienne, que certains ont pensé, sinon tenté d’imposer, serait un danger existentiel pour l’Europe, donc pour la France. C’est pourquoi le président de la République a eu raison de tout faire, depuis un peu plus d’un an, pour qu’advienne la coalition des volontaires. C’est aujourd’hui nous, les Européens, qui assurons la quasi-totalité du soutien à l’Ukraine, la France en assumant la part la plus importante. Nous devons évidemment poursuivre sur ce chemin.
C’est d’autant plus vrai que notre principal allié et partenaire historique, les États-Unis d’Amérique, ont engagé un changement de posture brutal et profond. Après le discours de J. D. Vance à Munich, l’altercation avec le président Zelensky dans le Bureau ovale, la publication de la nouvelle stratégie de sécurité américaine, l’interdiction faite à l’ancien commissaire européen Thierry Breton de se rendre sur le territoire américain et, désormais, les revendications sur le Groenland, plus personne ne peut l’ignorer : la relation transatlantique se désintègre ; le système international se dérègle ; les cadres multilatéraux sont contournés ; les rapports de force redeviennent la norme. Le monde d’avant est terminé. La force prime désormais le droit. Nous sommes entrés dans un monde de radicalité.Face à cette radicalité, nous, Européens, devons faire preuve d’une même radicalité dans la défense de nos principes et de nos intérêts. Je le redis à mon tour, comme beaucoup l’ont fait dans ce débat : on ne transige pas avec la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes ; on ne négocie pas le respect de l’intégrité territoriale des États, ni l’intangibilité des frontières. Cela vaut évidemment pour l’Ukraine comme pour le Groenland. La souveraineté et la démocratie ne se monnayent pas, ne se bradent pas, ne se marchandent pas. Nous devons défendre ces principes jusqu’au bout.Dans le cas précis du Groenland, ne laissons pas faire ! Il y a là une ligne rouge, non négociable : le Groenland est un territoire européen, souverain et indépendant. Dans ce moment, plusieurs orateurs l’ont rappelé, nous avons des outils et des armes à faire valoir ; l’Europe n’est pas désarmée. Je pense notamment à l’instrument anticoercition, qui est une arme de dissuasion. Si le président des États-Unis d’Amérique poursuit son chantage, si le dialogue n’est plus possible, l’Europe peut et doit prendre des contre-mesures. Si les menaces américaines sont mises à exécution, nous pouvons restreindre, voire fermer, l’accès au marché unique européen. Si ces menaces se concrétisent, alors l’accord commercial conclu au mois d’août dernier doit être suspendu. Il est en cours de discussion au Parlement européen, appelé à autoriser sa ratification ; les groupes politiques représentés dans cette enceinte devront alors s’y opposer. Tant que les menaces continuent, il n’y aura pas de baisse des droits de douane pour les produits américains ; ce message doit être entendu à Washington et porté avec clarté par la Commission européenne.Disons-le aussi à nos partenaires américains : depuis plusieurs jours, la Chine et la Russie doivent se frotter les mains ! Ce sont les présidents Poutine et Xi Jinping qui profitent de nos divisions. Si la sécurité du Groenland est menacée, ainsi que l’affirme le président Trump, nous pouvons relever ce défi dans le cadre de l’Otan. Par contre, les menaces douanières seront néfastes pour tout le monde, des deux côtés de l’Atlantique.Dans ce monde instable, nos démocraties sont des proies et notre Union est vulnérable. Un choix s’impose donc à nous : soit nous sommes capables de bâtir rapidement une Europe souveraine et une véritable puissance économique, industrielle, technologique, numérique, militaire et diplomatique ; soit nous subirons les décisions des empires.Oui, la période est dangereuse. Oui, elle est inquiétante. Oui, nous sommes menacés. Mais l’Europe est forte – plus qu’on ne le croit. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR. – M. le président de la commission des affaires étrangères, Mme Maud Petit et M. Laurent Mazaury applaudissent également.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).