Discours du 3 février 2026
Pieyre-Alexandre Anglade · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°139
Notre débat de ce soir n’est pas anodin et, dans la mesure où il est la conséquence d’une nouvelle brèche dans l’ordre international que nous connaissions, il est même décisif. Nous ne sommes pas réunis ce soir pour débattre d’un énième coup de force de la Russie ou d’un nouvel embrasement au Proche-Orient. Nous sommes réunis parce que le Danemark, pays ami et allié, a été menacé de l’annexion d’une partie de son territoire par l’un de ses alliés, les États-Unis d’Amérique. Ces deux pays appartiennent à une même alliance militaire : un seuil a donc été franchi.C’est pourquoi je salue en préambule le travail des rapporteurs qui nous permet d’adresser de nouveau un message de soutien et de solidarité française et européenne au Danemark, au Groenland et au peuple groenlandais.Le Groenland est un territoire européen, souverain et indépendant. Nous le répétons ici : nous ne transigeons pas avec la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, avec le respect de l’intégrité territoriale des États et avec l’intangibilité des frontières. Ces principes sont non négociables et ils sont valables pour l’Ukraine comme pour le Groenland.Au fond, ce qui se passe au Groenland est révélateur du monde nouveau dans lequel nous vivons. Il y a quinze jours, nous étions réunis pour un débat sur la situation internationale organisé en application de l’article 50-1 de la Constitution. Pas une ligne, pas un mot de ce que nous disions alors n’a changé : le monde se durcit et devient plus dangereux. Les rapports de force prennent le dessus sur les règles de droit, et la loi du plus fort est redevenue la norme. Nous, Européens, sommes en première ligne face aux empires qui veulent nous soumettre. La Russie poursuit sa guerre d’agression en Ukraine ; la Chine poursuit sa guerre économique contre notre industrie ; les États-Unis d’Amérique font pression contre nous et sont à l’offensive contre notre indépendance. Soyons lucides ! Ces situations ne sont pas de simples mauvais moments à passer : ils révèlent la réalité brutale de notre nouveau monde.Il existe toutefois une différence notable par rapport au contexte de notre dernier débat : nous avons assisté, du moins temporairement, au recul américain sur le Groenland. Je le dis très clairement, ce recul ne vient pas de nulle part. Il est le résultat d’une réaction européenne ferme, claire et assumée dans laquelle la France a joué un rôle moteur. Ces derniers jours, la France, par la voix du président de la République, a en effet tenu la barre dans la tempête. La France a été à l’initiative de l’envoi de soldats européens au Groenland, s’est prononcée pour une réaction forte de l’Union européenne aux droits de douane punitifs et a tenu un discours de fermeté. L’Europe n’a pas baissé les yeux face à cette tentative de passage en force.La leçon de cette séquence est limpide : lorsque l’Europe fait bloc, elle est forte ; lorsque l’Europe est unie, elle se fait respecter ; lorsque l’Europe réagit vite, calmement et fermement, lorsqu’elle mobilise les instruments dont elle dispose, elle est redoutée. La ligne qui a fait plier Donald Trump est la ligne de fermeté défendue par la France. Il faut que chacun en Europe en prenne conscience. Le temps de l’indépendance de l’Europe est donc arrivé, et il nous faut nous adapter à cette nouvelle réalité pour y parvenir. Pour réellement défendre notre indépendance et notre souveraineté, il faut commencer par agir comme une Union forte, souveraine et unie, ce qui exige à la fois un changement radical, des décisions courageuses et un véritable leadership politique.Notre première urgence doit être notre sécurité : il faut continuer de renforcer la défense européenne, qui devient petit à petit une réalité.
Nous avons des instruments de financement et la préférence européenne est actée. Cela dit, nous devons en faire davantage pour renforcer notre autonomie et permettre à certains États membres de mettre un terme à leur dépendance à l’industrie américaine de l’armement.Notre seconde priorité est la défense de nos intérêts économiques face à l’agressivité chinoise et aux tarifs américains. (M. Aurélien Saintoul s’exclame.) Pour cela, notre agenda économique doit être très simple : il doit protéger les acteurs européens en instaurant la préférence européenne, des mesures miroirs et d’autres mesures de protection.Enfin, notre troisième priorité est d’investir, investir et encore investir. Investir dans l’IA, le quantique, le spatial, la greentech – en somme, dans toutes les technologies d’avenir, qui favoriseront notre souveraineté et notre indépendance et nous rendront plus forts dans la compétition internationale.
Au fond, ce que nous devons faire, c’est développer notre autonomie stratégique, réduire notre dépendance à l’égard de la Chine et des USA et assumer de faire de l’Europe une puissance militaire, technologique, économique et scientifique.Ce qui se joue au Groenland dépasse largement ce territoire. C’est un test de crédibilité, de maturité et de responsabilité stratégique, et la confirmation que dans le monde qui vient, l’Europe ne sera respectée que si elle est capable d’assumer pleinement et concrètement sa puissance et de maintenir son cap, celui de l’indépendance, de la souveraineté et du refus de la vassalisation. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR ainsi que sur les bancs des commissions.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).