Discours du 11 juin 2026
Roland Lescure · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°268
La proposition de loi que nous examinons vise à abroger purement et simplement, dans nos territoires ultramarins, les interdictions établies par la loi Hulot en réautorisant la recherche et l’exploration pétrolières. Ce faisant, elle revient sur dix ans de progrès environnementaux pour lesquels nous nous sommes collectivement battus, et pour lesquels je me suis personnellement engagé. Au regard du chemin parcouru, ce texte me paraît tout simplement anachronique.La France a pris des engagements environnementaux pionniers en matière énergétique. Cela a commencé en 2015 avec l’accord de Paris sur le climat, qu’elle a initié et promu au niveau international. Le premier bilan mondial de cet accord, réalisé lors de la COP28 à Dubaï, a conclu qu’il était nécessaire de renoncer aux combustibles fossiles dans les systèmes énergétiques, de manière juste, ordonnée et équitable.Nous avons ensuite mis en place la stratégie nationale bas-carbone (SNBC), qui trace une trajectoire de réduction des gaz à effet de serre. La troisième version de ce document, soumise à consultation du public depuis vendredi dernier, propose l’arrêt total de la consommation de pétrole d’ici 2045, avec un scénario réaliste et crédible de sortie progressive des hydrocarbures. Cette ambition implique une électrification massive de tous nos usages.Enfin, nous avons adopté en 2017 la loi dite Hulot, qui met fin à la recherche et à l’exploitation des hydrocarbures. Je l’ai moi-même votée, avec les députés de la majorité présidentielle. Cette loi est l’une de nos mesures les plus fortes et les plus emblématiques en matière de transition énergétique. La France a été le premier pays au monde à inscrire dans la loi l’interdiction de toute nouvelle exploitation pétrolière.Ce cadre ambitieux porte ses fruits : depuis la fin des années 1980, la production pétrolière française a été divisée par cinq ; aucune exploitation offshore n’est menée dans nos eaux territoriales.La diminution drastique de notre production s’est faite sans accroître notre dépendance vis-à-vis des hydrocarbures internationaux. Au contraire, la part des énergies fossiles dans notre mix énergétique est passée de 90 % dans les années 1970 à 60 % aujourd’hui.Ce bilan est un succès dont nous pouvons être fiers. En revenant sur les engagements environnementaux que nous avons pris à l’égard de nos concitoyens, des entreprises et de nos partenaires internationaux, cette proposition de loi entamerait largement notre crédibilité.Cela étant, j’entends bien que l’enjeu de ce texte n’est pas seulement environnemental. Je comprends sa raison d’être, monsieur le rapporteur. Il soulève une question importante : celle du développement économique en outre-mer.Les enjeux sont majeurs, j’en suis conscient : un taux de chômage de 8 à 10 points supérieur à celui de la métropole, un PIB par habitant de 26 000 euros à La Réunion ou de 18 000 euros en Guyane, contre 41 000 en moyenne nationale, des prix 10 à 15 % plus élevés qu’en métropole et un taux de sortie du système scolaire sans diplôme environ deux fois plus élevé. Nous devons continuer à répondre à ces défis en faisant mieux et plus.Votre proposition de loi ne répond cependant pas aux enjeux de développement économique des territoires ultramarins. Soyons réalistes : le pétrole n’est pas la solution. D’abord, il n’existe pas de ressources pétrolières exploitables dans des conditions économiquement viables dans ces territoires.
On a déjà fouillé. Des moyens colossaux ont été mobilisés pour effectuer ces recherches, en particulier en Guyane. Vous le savez, des campagnes ont été conduites en 1964, puis en 1972, 1975, 1976 et 1977. TotalEnergies a mené des explorations au large de la Guyane en 2018, avant d’abandonner en 2019. M. Pouyanné l’a redit il y a quelques jours, les chances de succès d’exploration d’hydrocarbures en Guyane sont « extrêmement faibles ».Et quand bien même nous finirions par trouver du pétrole – autorisons-nous à rêver ! –, les coûts et les délais d’exploitation seraient bien trop importants. Aucune exploitation ne pourrait voir le jour avant au moins vingt ans, puisqu’il faudrait dix ans d’autorisations et presque autant pour le forage. Ce serait bien trop tard pour répondre à l’urgence sociale, économique et énergétique que prétend résoudre ce texte.
Cette proposition de loi crée un mirage : celui d’une richesse qui tomberait du ciel – ou, en l’occurrence, qui émergerait des bas-fonds – pour résorber comme par magie les problèmes économiques et sociaux des territoires d’outre-mer. Or on ne construit pas un modèle social et économique solide sur un mirage, mais sur des emplois durables, sur la forêt, sur la mer, sur le spatial, sur le tourisme et sur l’énergie, oui, mais sur l’énergie renouvelable.C’est pourquoi nous voulons continuer de donner d’autres perspectives de développement durable aux territoires ultramarins.
Nous devons leur permettre de se projeter dans l’avenir. La ministre Naïma Moutchou consacre toute son énergie à l’identification de projets vecteurs de développement et à leur financement.
La stratégie énergétique que nous déployons pour la France ne consiste pas à revenir en arrière, mais bien à investir dans notre avenir énergétique en soutenant massivement le développement d’une offre d’énergie décarbonée, abordable, abondante et acceptable par tous, y compris pour les territoires ultramarins.Après avoir publié la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) pour l’Hexagone le 13 février 2026, nous avons relancé les discussions concernant les PPE des zones non interconnectées. L’enjeu est de développer une offre électrique décarbonée passant notamment par les énergies renouvelables, comme le photovoltaïque en Guyane. Avec la ministre Maud Bregeon, nous saisirons prochainement l’Autorité environnementale et la Commission de régulation de l’énergie sur le projet de PPE transmis fin mars par le préfet de Guyane, avec un objectif de publication avant le début de l’année 2027.Nous accompagnerons également l’augmentation de la demande d’électricité, notamment à travers le lancement d’un grand plan d’électrification dans tous les secteurs : le logement, le transport, l’industrie. Il concernera aussi les territoires ultramarins.Contrairement au pétrole, ces perspectives de développement sont bien réelles.Monsieur le rapporteur, si cette proposition de loi évoque l’ensemble des territoires ultramarins, je crois comprendre que c’est la Guyane et son développement qui vous préoccupent particulièrement.La filière minière responsable constitue un exemple des moyens que nous souhaitons soutenir. Nous voulons développer l’exploitation des ressources aurifères en Guyane, dont l’existence est avérée, contrairement à celle du pétrole. Une exploitation primaire et responsable est possible ; l’orpaillage illégal doit être proscrit. Nous devons aider au développement d’une filière respectueuse de la qualité de l’eau, de la biodiversité et de la préservation de la forêt équatoriale, avec l’accord des Guyanais et des parties prenantes du territoire.Enfin, la Guyane possède un potentiel considérable en matière d’énergies renouvelables. Le développement de filières solaire, hydroélectricité et biomasse contribuera à créer des emplois durables et à assurer l’autonomie énergétique du territoire ; il s’inscrira pleinement dans notre trajectoire de décarbonation. La Guyane est déjà un modèle d’excellence énergétique, avec une énergie à 64 % d’origine renouvelable. Elle devrait atteindre 100 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique dès 2027, et l’autonomie énergétique d’ici 2030.L’État soutient plusieurs investissements innovants dans le secteur de l’énergie. La centrale électrique de l’Ouest guyanais (CEOG) permettra un stockage et une redistribution de l’énergie photovoltaïque par transformation en hydrogène, notamment grâce à un financement de la Banque publique d’investissement (BPIFrance) et de l’Agence de la transition écologique (Ademe). La centrale du Larivot, qui entrera en service en 2027, produira une énergie 100 % renouvelable grâce à une biomasse certifiée durable issue de l’huile de colza ; elle permettra de diviser par trois les émissions de CO2 du territoire tout en créant de l’emploi.C’est ce modèle de développement économique et énergétique durable que nous souhaitons continuer à accompagner. Mesdames et messieurs les députés, se remettre demain à forer des hydrocarbures serait un contresens social et environnemental et ne résoudrait aucun problème à l’heure où la France est plus que jamais engagée dans le chantier de l’électrification.Vous l’avez compris, le gouvernement est défavorable à cette proposition de loi. J’espère néanmoins vous avoir convaincus qu’il est très favorable à un développement économique, social et énergétique de nos territoires ultramarins fondé sur des ressources propres réelles et susceptibles d’être exploitées dans des conditions durables et prospères. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem.)
Un mirage !
Vous l’aurez compris : c’est un avis favorable à ces amendements de suppression, puisque le gouvernement est opposé à la proposition de loi.Monsieur le rapporteur, vous défendez votre territoire avec passion, et c’est tout à votre honneur. Cela étant, je ne suis pas sûr, ayant été moi-même parlementaire, que délégitimer les autres parlementaires qui défendent, eux aussi, leurs propres convictions avec passion soit la meilleure manière d’avoir un débat apaisé sur un sujet important. (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe RN.) Ainsi, je présume que vous avez voté la nationalisation d’ArcelorMittal, à laquelle j’étais moi-même opposé tout en sachant qu’il était parfaitement légitime que vous la votiez : voilà qui montre que nous pouvons avoir un débat apaisé malgré des désaccords fondamentaux, y compris sur les sujets que vous mentionnez tels que l’orpaillage illégal ou encore le développement économique de la Guyane.Mon inquiétude, raison pour laquelle j’ai parlé de mirage dans mon intervention liminaire, c’est qu’on donne ici l’impression aux Guyanais qu’on va régler des problèmes réels, sur le traitement desquels on peut avoir des désaccords fondamentaux, en les faisant rêver à un mirage. J’ai ici une carte – je ne la présenterai pas dans l’hémicycle, puisqu’il est interdit de montrer des documents en séance, mais je suis tout à fait prêt à la communiquer à l’ensemble des parlementaires – qui récapitule l’ensemble des forages qui ont été faits depuis 1976 au large de la Guyane : toutes les côtes ont été forées à 2 000 mètres, à 3 000 mètres, à 5 000 mètres, à 6 000 mètres, et pas seulement par Total mais par des consortiums qui réunissaient Esso, Shell et d’autres. Il y a eu énormément d’explorations, et toutes ou presque sans aucun succès – « Il y a peut-être un peu de pétrole, mais insuffisamment pour que ce soit profitable », ont-ils conclu pour celle qui a donné les meilleurs résultats. Adopter cette proposition de loi serait donc présenter un mirage aux Guyanais en leur faisant miroiter des développements qui n’interviendront de toute façon pas avant vingt ans, et en oubliant l’essentiel, c’est-à-dire le développement économique des territoires. Parlons-en, débattons de l’orpaillage légal, responsable, qui peut constituer une alternative à ce que vous proposez. Je suis vraiment déçu qu’on déplace le sujet, qui est un vrai sujet, dans la zone des mirages qui, malheureusement, ne produisent rien d’autre que du rêve.
Mais regardez les cartes : ça n’a rien à voir !
Défavorable.
Favorable.
Sagesse.
Défavorable.
Défavorable.
Défavorable.
Sagesse.
Défavorable.
Monsieur le rapporteur,…
…je voudrais d’abord saluer très sincèrement votre engagement sur ce texte et le travail que vous avez fourni pour tenter de l’adapter. (Murmures sur divers bancs.)
Monsieur le rapporteur, nous ne sommes pas d’accord sur le fond, mais cela n’enlève rien au fait que je respecte votre engagement et la qualité des débats qui nous ont opposés.Au demeurant, je regrette ce que vous venez de dire.
Vous avez rendu un hommage à la démocratie représentative.
Aujourd’hui, l’Assemblée nationale s’est prononcée. En tant que membre du gouvernement, il ne m’appartient pas de qualifier ou de juger la manière dont ce texte a été rejeté. En tout cas, il a été rejeté, par une majorité des députés ici présents,…
…et cela aussi, c’est la démocratie parlementaire.Monsieur le rapporteur, monsieur William, demain à Luxembourg, au sein du Conseil affaires économiques et financières, je défendrai une exemption du MACF pour les régions ultrapériphériques – j’y crois fortement, de même que l’ensemble des parlementaires, qu’ils soient issus des régions ultrapériphériques ou non. J’espère pouvoir obtenir cette exemption. Si tel n’est pas le cas, je continuerai à me battre à cette fin.Je m’adresse à vous et à l’ensemble de la représentation nationale, ce que j’ai dit dans ma déclaration liminaire reste valable : je souhaite effectivement que l’on donne d’autres perspectives à ces territoires, y compris le vôtre, notamment en matière d’exploitation des ressources minières…
…ou de production d’énergies renouvelables. J’espère pouvoir vous montrer, dans les semaines ou les mois qui viennent, que je serai au rendez-vous.
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).