Discours du 10 février 2026
Sandrine Le Feur · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°143
« La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. » C’est l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. L’exercice qui nous réunit aujourd’hui à votre initiative, madame la présidente, est salutaire. Il fait partie des comptes que nous devons à nos concitoyens. C’est tout simplement notre mission, puisque selon la Constitution, le Parlement contrôle l’action du gouvernement. C’est enfin une question de bon sens : il ne sert à rien de voter des lois ni de travailler pour préparer leur examen si elles ne sont pas appliquées. Je note déjà une vertu de l’exercice et de sa publicité : on a constaté une relative accélération de la publication de textes réglementaires depuis deux mois.Concernant les textes de ma commission, les résultats sont dans l’ensemble satisfaisants. Depuis le début de la XVe législature, vingt-huit lois relevaient, en tout ou partie, du champ de la commission. Quinze des lois examinées sont entièrement appliquées et treize le sont partiellement. Si l’on prend en compte le fait que certains des textes manquants, portant sur des lois anciennes, sont devenus caducs en raison de modifications législatives ultérieures, le taux d’application s’établit à 90 %.Intéressons-nous aux 10 % restants. Je souhaite en effet vous interroger, monsieur le ministre, sur quelques cas concrets, relayant les principales préoccupations de la commission, en particulier des binômes de rapporteurs qui ont travaillé sur quatre thèmes et que je remercie : Nicolas Bonnet et Olga Givernet sur les transports, Gérard Leseul et Vincent Thiébaut sur le climat, l’énergie et les mines, Murielle Lepvraud et Hubert Ott sur les milieux naturels et la biodiversité ; enfin, sur l’économie circulaire, Manon Bouquin et Véronique Riotton – qui interviendra dans un instant.La loi du 27 février 2025 visant à protéger la population des risques liés aux substances per- ou polyfluoroalkylées (PFAS) constitue une avancée décisive dans la lutte contre ces polluants persistants et nocifs pour la santé humaine et l’environnement. Par ce vote, le Parlement a clairement exprimé sa volonté d’engager sans délai des mesures protectrices pour nos concitoyens et nos écosystèmes. L’article 4 instaure une redevance applicable aux sites industriels à l’origine de rejets de PFAS. L’article 79 du projet de loi de finances pour 2026 a sécurisé le dispositif, qui doit entrer en vigueur au 1er mars.Pour cela, un décret doit préciser la liste des substances PFAS entrant dans l’assiette de la redevance. Pouvez-vous nous confirmer que le calendrier sera tenu ? Tout retard significatif dans la publication du décret compromettrait l’application de la loi et fragiliserait la confiance des collectivités, des entreprises responsables et de la société civile dans la capacité de l’exécutif à transformer les objectifs ambitieux votés par le Parlement en actions concrètes.L’article 37 de la loi dite Ddadue de 2021 a habilité le gouvernement à prendre des ordonnances pour transposer la directive de 2020 relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine. L’ordonnance du 22 décembre 2022 a ensuite introduit la notion de points de prélèvement sensibles, concernant les captages d’eau. Dans les statistiques, la loi Ddadue paraît ainsi appliquée. Toutefois, l’arrêté définissant concrètement ces points sensibles n’a pas encore été publié. Je me fais l’écho du regret des rapporteurs quant à l’arrêt de ce chantier essentiel pour protéger la qualité de l’eau potable, alors même que nous débattrons à nouveau de ces questions jeudi.La loi visant à endiguer la prolifération du frelon asiatique et à préserver la filière apicole a été promulguée le 14 mars 2025. Elle prévoit un plan national de lutte. La diffusion de cette espèce invasive progresse de 100 kilomètres par an. C’est un danger pour les abeilles, la pollinisation et la biodiversité, sans compter les accidents graves qui peuvent survenir. Un décret publié le 29 décembre 2025 a posé le cadre de ce plan. Toutefois, la loi ne sera effective que lorsque ce fameux plan aura été publié. Il doit fixer des orientations et des modalités de financement claires et pérennes. Le ministre, Mathieu Lefèvre, a évoqué une publication d’ici la fin du premier trimestre, afin de permettre une application effective avant le début de la saison d’activité du frelon asiatique. Nous avons pris acte de cet engagement et serons vigilants.J’en viens enfin à la loi relative à l’industrie verte de 2023, appliquée à 92 %. L’article 29 instaure une obligation de transmission d’un bilan d’émissions de gaz à effet de serre (Beges) pour les établissements publics ainsi que pour les sociétés dans lesquelles l’État détient, directement ou indirectement, une majorité du capital ou des droits de vote. Les deux décrets d’application portent sur la liste des structures concernées et la méthode d’élaboration du bilan simplifié. Ils ne sont jamais parus, au prétexte d’une logique de simplification administrative. Comme les rapporteurs, je regrette cette position qui ne permet pas la pleine application de la volonté du législateur. Si des mesures ne sont plus jugées pertinentes, la décision de ne pas les appliquer ne saurait être opaque et unilatérale. Elle mérite une nouvelle discussion.C’est pourquoi je voudrais proposer une évolution du règlement de l’Assemblée pour garantir un suivi systématique de l’application des lois : il s’agirait de permettre la désignation, pour chaque texte, de rapporteurs spécifiquement chargés du suivi de son application, distincts des rapporteurs du texte lors de son examen. Aujourd’hui, l’article 145-7 du règlement prévoit la désignation de deux députés pour ce suivi, comprenant obligatoirement le rapporteur du texte et un député de l’opposition. Ce dispositif est encore trop rarement mis en œuvre dans les faits ; lorsqu’il l’est, ce cadre limite la capacité à assurer un réel suivi.En dissociant clairement le rapporteur du texte et le rapporteur du suivi, nous pourrions identifier un responsable pleinement consacré à ce travail dans la durée. Une telle évolution permettrait de contrôler plus concrètement la mise en application des lois que nous votons. Cela représente un travail supplémentaire, mais je sais pouvoir compter sur l’engagement et le sérieux des députés de ma commission, qui ont montré qu’ils ne reculaient pas devant l’effort lorsque l’efficacité de la loi était en jeu. (Applaudissements sur les bancs du groupe Dem. – Mme Véronique Riotton applaudit également.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).