Discours du 25 mars 2026
Sébastien Lecornu · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°179
Avant tout, je tiens à rendre hommage une nouvelle fois à l’adjudant-chef Arnaud Frion, mort pour la France en Irak, ainsi qu’à nos militaires blessés dans l’accomplissement de leur mission. Je veux dire à sa famille, à ses proches et à ses frères d’armes la solidarité et la reconnaissance de la nation entière.Cet hommage n’est pas un préambule car, à bien des égards, il dit déjà l’essentiel. Ce qui se joue au Proche et au Moyen-Orient n’est pas une crise lointaine ni une crise de plus, mais une guerre qui s’étend, qui frappe des infrastructures civiles, qui menace la sécurité maritime, qui déstabilise durablement toute une région et qui peut aller – on le sait et on le redoute – vers une forme de globalisation.Il serait facile dans un tel moment de s’abandonner au découragement, de s’en contenter et de peindre l’avenir en noir. Il serait tout aussi facile de décrire un monde soumis à la force brute, à la loi du plus fort, à la domination des rapports de puissances ou encore d’évoquer une humanité toujours plus dépendante aux malédictions de l’or noir. Ce serait vrai, mais ce serait insuffisant. Le rôle du gouvernement n’est pas de commenter le chaos du monde mais d’agir pour protéger les Français, défendre les intérêts de la nation et travailler avec nos partenaires, et, devant vous et avec vous, d’assumer les conséquences particulièrement complexes que cette nouvelle situation impose à notre pays.Oui, cette crise nous concerne directement. Elle nous concerne par les centaines de milliers de Français présents dans la région, par nos forces déployées, par les partenaires stratégiques avec lesquels nous entretenons des intérêts communs. Elle nous concerne en matière de lutte contre le terrorisme et la prolifération nucléaire. Elle nous concerne pour la liberté de navigation. Enfin, évidemment, elle nous concerne par l’énergie – c’est-à-dire notre économie et le pouvoir d’achat des Français – et elle interroge profondément nos dépendances. De cette réalité découlent deux conséquences immédiates et concrètes pour la France. La première est militaire, naturellement ; la seconde est énergétique.La première conséquence est militaire parce que la France est historiquement présente dans la région, qu’elle agit et qu’elle doit assumer ses responsabilités globales. À l’heure actuelle, plus de 5 000 soldats, marins et aviateurs sont engagés au Proche et au Moyen-Orient. Au Sud Liban, 700 militaires français sont engagés au sein de l’opération de maintien de la paix de la Finul, la Force intérimaire des Nations unies au Liban. Avec l’opération Chammal, nous sommes aussi présents en Irak et en Jordanie pour lutter contre Daech et former nos partenaires.Nous avons en outre des accords de défense avec le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis. Aux Émirats arabes unis, 1 000 militaires sont déployés au sein d’un régiment de cuirassiers, d’une base navale et d’une base aérienne. Dès le début de la crise, des capacités aériennes et des moyens de défense sol-air ont été envoyés en renfort ; ils ont contribué à la protection de l’espace aérien des émirats. Enfin, la marine nationale engage un volume important de bâtiments articulés autour du groupe aéronaval du Charles de Gaulle, des frégates et des porte-hélicoptères amphibies. Déployés en Méditerranée orientale, en mer Rouge et dans l’océan Indien, ils assurent des missions de renseignement, de surveillance et de protection en mer et dans les airs – c’est-à-dire de réassurance, au profit de nos alliés et partenaires dans la région.La France est donc un partenaire fiable dont les armées sont réactives – peu d’armées sont capables de se déployer aussi rapidement que les nôtres. La France l’a fait, et si elle est écoutée, c’est parce qu’elle est sur place – on finit d’ailleurs bien souvent par ne plus écouter que ceux qui sont sur place.Si ce choix a un sens, il a aussi très clairement un prix.
C’est pourquoi nous devons en tirer toutes les conséquences. Je remercie le Parlement d’avoir adopté il y a trois ans la loi de programmation militaire (LPM). (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR, sur quelques bancs du groupe Dem et sur les bancs des commissions.) Entre 2017 et 2027, le budget de nos armées a donc doublé – ce qui n’est pas un détail mais un choix stratégique et structurant.
Aujourd’hui, ce choix doit être amplifié. La guerre au Proche et au Moyen-Orient, à l’instar de la guerre en Ukraine, met en lumière le retour des conflits de moyenne et haute intensité, qui renforce les exigences en matière de masse, d’agilité, de vitesse et d’endurance, de sauts technologiques – aussi brutaux qu’essentiels – comme de soutien et de préparation des forces armées. Ces postes ont, hélas, trop souvent fait les frais des décisions prises dans les années 2000.Mesdames et messieurs les députés, il nous faut accélérer l’examen de la loi de programmation militaire.
C’est pourquoi, actualisée sous l’autorité de la ministre des armées, elle sera présentée le 8 avril en Conseil des ministres, inscrite ici à l’ordre du jour de la semaine du 4 mai, à celle du 1er juin au Sénat. Je remercie les parlementaires d’accepter cette accélération et la modification du calendrier. Monsieur le président de la commission de la défense nationale et des forces armées, en tant qu’ancien combattant, vous savez mieux que quiconque que nous ne pouvons pas attendre.L’urgence, ce sont naturellement les munitions. Nous prévoyons d’investir 8,5 milliards d’euros supplémentaires en commandes entre 2026 et 2030 – ils s’ajouteront aux 16 milliards d’euros prévus par la LPM votée en 2023. C’est indispensable. C’est colossal – comme si le budget annuel des armées au début des années 2000 avait été exclusivement consacré à l’achat de munitions. L’effort financier, dans ce domaine, sera quatre fois supérieur à celui prévu par la loi précédente.L’effort portera également sur la défense sol-air pour produire désormais le meilleur système de défense au monde en matière d’alerte avancée, de drones et de lutte antidrones (LAD), avec des drones intercepteurs et des munitions télé-opérées, enfin produits en masse et à coût maîtrisé. Nous devons en effet revoir nos modèles en profondeur : à l’heure où un drone qui coûte quelques milliers d’euros mobilise un missile à plusieurs millions, il faut repenser toute notre conception de l’armement. C’est un des enseignements de cette guerre, comme pour l’Ukraine.Plusieurs sociétés françaises innovantes sont désormais en capacité de produire des drones intercepteurs. Dans les prochaines semaines, j’inaugurerai avec la ministre Catherine Vautrin une nouvelle usine de production située dans l’Essonne, d’où sortiront des milliers de drones chaque mois. C’est un des effets des décisions que nous avons prises, et je vous en remercie. Quantité et qualité ; coût et efficacité ; innovation et rapidité ; munitions de saturation mais aussi de précision et donc de décision… L’enjeu est militaire tout autant qu’industriel ; c’est un enjeu de souveraineté et, in fine, de liberté.Cette priorité appelle urgemment de nouveaux investissements décidés et proposés par le gouvernement. D’abord, un nouveau plan de 300 millions d’euros pour l’industrie duale afin d’aider la transformation de notre industrie civile – la relocalisation des chaînes de production de composants critiques utiles à la défense nationale, la modernisation des autres, et l’investissement dans l’innovation de défense. Les industriels prennent des risques pour la défense du pays ; l’État doit donc les aider davantage. Les ministres présenteront plus précisément ce plan dans les tout prochains jours.Nous créerons très prochainement la plateforme France Munitions, un grossiste de munitions inédit qui a vocation à répondre aux besoins des armées françaises, de nos alliés et, bien entendu, de nos nombreux clients à l’export. Cette plateforme permettra de massifier les commandes aux industriels, d’accélérer enfin la transformation de l’outil de production et d’augmenter la production de munitions en France, ce qui est indispensable. Le financement de cette plateforme devra être assuré à la fois par l’État et par des investisseurs privés – ils ont désormais une responsabilité claire et identifiée dans l’effort de réarmement. D’autres mesures seront présentées par les ministres de l’économie et des armées dès demain. Je souligne d’ailleurs que c’est la première fois depuis très longtemps que les ministères civils se mobilisent autour du ministère des armées. C’était une des conditions pour réussir ; nous y sommes arrivés.Cet effort passera également par une mobilisation européenne. Dans la mesure où la défense est une affaire de souveraineté, elle relève bien de la compétence des seuls États. Toutefois, au sein d’un marché commun, il serait absurde de ne pas organiser une stratégie industrielle et financière beaucoup plus cohérente entre États européens. Nous savons que la base industrielle et technologique de défense européenne est une nécessité. Elle est aussi, et surtout, une opportunité pour la France, dont les industries doivent se montrer plus offensives auprès de nos voisins immédiats. Ce n’est donc pas une fatalité et elles doivent adapter leurs stratégies.Pourquoi ces décisions comptent-elles aujourd’hui ?Parce que si la France est présente en Méditerranée, dans le Golfe, au Liban, à Djibouti, en Roumanie, dans la Baltique, c’est parce que des décisions ont été prises hier ou avant-hier, par nos anciens. Nous ne décidons jamais seulement pour aujourd’hui : nous décidons pour les crises de demain. Nous ne décidons jamais pour le temps d’une crise à court terme ou d’une guerre, mais pour les suivantes, à long terme.Au fond, la conclusion est simple : si nous voulons être indépendants, conformément à l’héritage gaulliste entretenu par tous les présidents de la République, nous devons être capables de nous défendre par nous-même. Et si nous voulons être capables de nous défendre par nous-mêmes, nous devons investir davantage pour maintenant, mais aussi pour demain.Toutefois cette réponse ne peut pas être uniquement budgétaire. Elle est aussi organisationnelle, elle est aussi juridique, elle est aussi nationale. Elle est donc aussi politique, intellectuelle et culturelle. Car la réalité des crises contemporaines est claire : elles sont rapides, hybrides, imprévisibles. Elles mêlent le militaire, l’économique, le cyber, l’informationnel, l’énergie. (Mme Christine Arrighi s’exclame.) Elles visent nos intérêts, mais aussi notre capacité collective à réagir. Elles se cumulent plus qu’elles ne se succèdent.Face à cela, l’État doit être prêt. Il doit se préparer, se mettre à jour. C’est le sens du nouveau régime d’état d’alerte de sécurité nationale que nous vous proposerons dans la loi de programmation militaire : ce nouveau cadre permettra, en cas de menaces et lorsque les circonstances l’exigent, d’adapter temporairement nos règles pour accélérer les décisions, simplifier les procédures et lever les blocages qui ralentissent aujourd’hui la conduite de nos projets stratégiques.C’est le sens d’autres mesures qui vous seront proposées par le gouvernement, qu’il s’agisse de la lutte antidrones, de la gestion des stocks stratégiques ou des réserves, pour lesquelles nous poursuivrons nos efforts.En effet, il ne serait pas acceptable que face à une menace imminente, la nation soit entravée par ses propres lenteurs. Nos compétiteurs ne s’imposent pas ces contraintes. Nous ne pouvons pas être les seuls à nous les imposer lorsque notre sécurité est en jeu. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, DR, Dem et HOR.)
Il ne s’agit certainement pas de remettre en cause l’État de droit, il s’agit de lui donner enfin les moyens d’être efficace en temps de crise. Cela vaut pour la production de munitions, cela vaut pour les programmes industriels de défense, et cela vaut aussi pour la mobilisation de nos capacités civiles et militaires. Au fond, il s’agit d’une même exigence : adapter un État conçu pour le temps de paix à un monde qui ne l’est plus tout à fait. La mise à jour de la programmation militaire ne sera donc pas uniquement budgétaire : elle viendra tirer des conclusions plus profondes sur notre organisation pour nous adapter aux crises actuelles et futures, en confrontant plus que jamais l’État militaire à sa composante civile.
Mesdames et messieurs les députés, je l’ai dit, la deuxième conséquence de cette guerre est évidemment énergétique, car l’énergie constitue un élément essentiel de notre souveraineté au même titre que les sujets militaires. Le premier effet de ce conflit, pour les Françaises et les Français, c’est incontestablement le prix de l’énergie.Mais pour bien comprendre ce qui se joue, il faut employer les mots précis et évoquer les événements en cours avec ordre et clarté. Tout d’abord, nous faisons face à une crise de volatilité des cours, liée à l’imprévisibilité des acteurs de ce conflit, y compris parmi nos propres alliés. Il s’agit d’une volatilité liée à l’incertitude sur sa durée, alimentée par des comportements spéculatifs qui amplifient les mouvements de marché et importent de facto une inflation issue de l’extérieur.
Au fond, cette crise est pour l’instant avant tout une crise de la circulation. Ce qui est en cause aujourd’hui, ce sont les routes maritimes, la liberté des tankers, ce sont les flux. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part essentielle du pétrole et du gaz mondial, est plus que sous tension. Les déclarations faites hier par l’Iran sur le passage désormais possible des navires « non hostiles » sont peut-être le signe d’un changement de phase dans cette crise. Il nous faut bien entendu rester vigilants, prudents, pour ne pas dire plus. Les déclarations les plus contradictoires s’enchaînent presque sans trêve depuis trois semaines et alimentent cette volatilité des prix.Nous devons tout faire pour que cette crise de circulation ne devienne pas une crise de la production. Si les infrastructures énergétiques venaient à être durablement frappées dans la région, dans une escalade tant verticale qu’horizontale – nous l’avons vu au cours des quarante-huit dernières heures –, alors nous changerions de nature de crise. Nous basculerions dans une crise plus profonde, plus systémique, plus durable, beaucoup plus difficile à maîtriser.Mais je veux être très clair devant la représentation nationale : il n’y a pas aujourd’hui de risque de pénurie pour notre pays. Nos approvisionnements sont sécurisés. Nos stocks pétroliers sont mobilisables. Notre système tient.
Nous ne sommes pas dans la même situation qu’en 2022 ou 2023, lorsque nous étions en état de dépendance vis-à-vis de la Russie, et le rendement de notre parc nucléaire est bien supérieur à celui de 2022.Nous faisons face à un problème de coût de l’énergie, pas à un problème d’accès à l’énergie. Et c’est précisément sur ce terrain que le gouvernement oriente et adapte son action, sous l’autorité des ministres concernés. Il agit évidemment en aval, où les Français subissent directement les effets de la crise. Nous avons engagé un travail étroit avec les distributeurs pour maîtriser les marges et éviter tout effet d’aubaine. Nous disposons d’outils de coercition, mais le dialogue a été privilégié depuis le début de la crise, et, il faut le reconnaître et le souligner, il a produit des résultats.Je veux poser un principe simple : les prix ne peuvent pas monter très vite quand les marchés s’emballent et redescendre plus lentement quand ils se détendent. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et LR et sur plusieurs bancs du groupe Dem.) C’est une question de respect du consommateur. Ce principe, nous le ferons respecter.
Les agents de la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) sont pleinement mobilisés. Les contrôles sont massifs, pas autant que nous le souhaiterions, mais ils ont produit des effets. Et nous n’hésiterons pas à utiliser tous les outils à notre disposition si cela est nécessaire.
Nous agissons aussi sur la chaîne de production et de transformation. C’est le sens de la décision visant à permettre à la raffinerie de Gravenchon d’augmenter ses capacités. Parce que dans une telle crise, chaque maillon compte : l’approvisionnement, le raffinage, la distribution.Je veux également évacuer une piste d’emblée, sans esprit polémique. Aucun chèque général, aucune mesure globale, à l’aveugle, ne sera efficace dans la crise actuelle. Cela a été tenté par le passé, c’est très coûteux pour les finances publiques et derrière un chèque se cache très vite un impôt ou des répercussions très graves pour les finances publiques.À ceux qui sont avides de mimer ce que font nos voisins européens sans regarder dans le détail, je rappelle que l’Italie a annulé des crédits du ministère de l’éducation nationale, de l’intérieur et de la santé pour financer ses récentes mesures de remise à la pompe. C’est aussi une leçon que nous avons collectivement tirée des débats budgétaires de cet automne. On ne peut pas souligner la singularité de notre modèle énergétique et nous comparer à des pays voisins qui dépendent bien davantage que nous des pays du golfe Persique, et singulièrement du gaz venu du Qatar pour ce qui concerne l’Italie.Beaucoup de propositions ont été faites pour baisser le coût de l’énergie. J’y reviens sans volonté de polémique, je le répète, pour éclairer le débat public conformément à l’esprit nos échanges. Certains veulent réduire la TVA sur l’énergie. D’autres pays l’ont tenté, notamment la Pologne en février 2022 : finalement, la TVA a été captée par les acteurs intermédiaires et le prix à la pompe n’a pas bougé. Pire, le retour d’expérience a montré que quand la TVA a été rétablie, les prix ont augmenté car les intermédiaires ont conservé leurs marges. La baisse de la TVA est une mesure inefficace, mais aussi ruineuse pour les finances publiques, et finalement pour les consommateurs.D’autres proposent, comme cela a été fait hier au cours des questions au gouvernement, de revenir à la taxe flottante sur les produits énergétiques, mieux connue par son sigle : TIPP. Je veux rappeler que cette expérience a coûté 2,7 milliards d’euros aux finances publiques pour un effet moyen de seulement 2 centimes d’euro par litre. L’efficacité d’une telle manœuvre est donc objectivement quasiment nulle. La Cour des comptes a de plus estimé que cette mesure avait engendré une perte de 600 millions d’euros durant l’année 2004, pour une raison simple : quand le prix augmente, les quantités vendues diminuent.Une nouvelle fois, je forme le vœu que la classe politique dans son ensemble, nos opposants comme nos soutiens, je le dis toujours sans esprit polémique, tienne compte des expériences passées et des retours d’expériences analysés par les meilleurs experts.Pour autant, il n’est pas question d’abandonner les acteurs, les Françaises et les Français les plus exposés.Les pêcheurs, directement frappés par la hausse du carburant, font l’objet de premières mesures d’urgence avec des dispositifs de trésorerie, des reports d’échéances et un accompagnement renforcé, mais nous savons que cela ne suffira pas. J’ai demandé au ministre d’aller plus loin. La Commission européenne a été saisie aujourd’hui et le Conseil agriculture et pêche qui se tiendra lundi à Bruxelles devrait permettre d’avancer sur des mesures d’aide directe, interdites jusqu’à présent.Les agriculteurs, confrontés non seulement à la hausse des prix du carburant mais aussi à celle du prix des engrais, sont également soutenus. Au-delà de l’urgence, nous préparons un plan « engrais » pour réduire notre dépendance et renforcer notre souveraineté agricole. Ce plan vise à limiter enfin, si j’ose dire, les besoins d’apport en engrais – notamment par l’optimisation des quantités –, à substituer autant que possible des apports organiques aux engrais minéraux et à produire, en France, des engrais minéraux décarbonés. Il faut reconnaître que nous avons beaucoup trop de retard, cette crise doit nous permettre de le rattraper.D’autres secteurs sont également concernés. Je pense notamment aux professionnels de santé libéraux, aux secteurs industriels comme la chimie, fortement exposés aux coûts de l’énergie, et à d’autres filières que nous avons citées précédemment lors des questions au gouvernement. Des annonces ont été faites et d’autres viendront. Dans une crise de cette nature, il faut savoir adapter nos réponses en permanence. Il est évident que la crise va évoluer de jour en jour et il va nous falloir être très souples et très adaptables. J’ai donc demandé à l’ensemble des ministres de se préparer à tous les scénarios, y compris les plus difficiles et les plus graves.Il faut dans le même temps tordre le cou à une idée fausse : non, l’État ne profite pas de la crise ! Tout d’abord parce que l’État, c’est la nation tout entière. Ce qui pourrait être perçu comme un gain d’un côté est compensé par une perte ailleurs : soutien aux filières, dépenses publiques supplémentaires, impact sur l’activité économique – dont la baisse de la consommation et la diminution des rentrées fiscales. D’ailleurs, les prévisions de l’Insee publiées hier tablent sur un ralentissement de la croissance de 0,3 % à 0,2 % aux deux premiers trimestres.Enfin, la crise fait monter les taux d’intérêt souverains. Il devient déjà plus cher pour la France d’emprunter pour financer sa dette. Le taux d’emprunt de la dette française a augmenté de 15 % depuis le 27 février. C’est pourquoi nous prendrons un engagement simple : la transparence totale en la matière. Elle permettra de répondre aux questions, de dissiper les doutes, d’entraver les fantasmes ou les mensonges qui nuisent au consentement à l’impôt et portent atteinte au patriotisme. Car les seuls profiteurs de cette crise sont les pays producteurs d’énergie fossile dont nous sommes aujourd’hui encore trop dépendants. Et celles et ceux qui pointent du doigt l’État sont les mêmes qui, il y a seulement trois semaines, refusaient la décarbonation de notre modèle énergétique !
Le Parlement sera donc pleinement associé. Une première restitution interviendra dès le mois d’avril. Et chacun pourra juger sur pièces de la réalité des effets budgétaires de cette crise sur le terrain économique mais aussi budgétaire et fiscal.
Mais je le dis aussi clairement : chacun devra partager la contrainte. Car les choses ne sont jamais aussi simples que certains le prétendent parfois, surtout entre deux campagnes électorales.Au-delà de la gestion immédiate, cette crise nous rappelle une réalité plus profonde : notre dépendance aux énergies fossiles demeure trop importante. C’est pourquoi la réponse ne peut être uniquement conjoncturelle et doit, peut-être plus que d’habitude, être stratégique et de long terme. Les deux guerres que nous connaissons ne sont que le début de nouveaux dérèglements. Je crois que monde que nous avons connu avant 2022 a hélas vécu. Nous devons hâter la transformation structurelle de nos économies et de nos usages.Depuis des années, la France a fait un choix clair : le nucléaire et les énergies renouvelables. Les deux. Parce qu’il nous faut une électricité abondante. Parce qu’il nous faut une électricité décarbonée. Parce qu’il nous faut une électricité souveraine. La programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) s’inscrit dans cette logique. Elle doit être tenue et accélérée. Hier, une crise de cette nature aurait mis immédiatement notre économie à terre. La guerre en Ukraine l’a déjà montré : beaucoup pensaient que l’Europe ne pourrait pas se passer du gaz russe. Elle l’a pourtant fait. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu anticipation. Parce qu’il y a eu coordination. Parce qu’il y a eu solidarité.
La leçon est claire, seule l’indépendance énergétique protège durablement. Et les déclarations américaines de la nuit passée nous renforcent dans cette conviction et nous incitent à aller plus loin et plus vite.La décarbonation n’est pas seulement une exigence climatique. C’est une exigence de souveraineté et donc de liberté. Chaque Français peut s’en rendre compte à la pompe à essence. Il faut produire davantage chez nous, électrifier nos usages et réduire nos dépendances.Tirer les leçons de la crise, c’est investir utilement l’argent des Français pour les protéger et certainement pas dépenser l’argent du contribuable pour financer l’économie fossile de pays lointains dont nous sommes dépendants ! (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, DR, Dem et HOR.) C’est arrêter de subir cette crise, ou les suivantes, car nous savons qu’il y en aura d’autres.Comme je l’ai annoncé lors de la publication de la PPE, il y aura un plan d’électrification des usages afin de diminuer nos dépendances aux hydrocarbures – dans le logement, dans la mobilité, dans l’industrie et l’artisanat. Un plan sera présenté dès la semaine prochaine pour décarboner la mobilité des particuliers, des artisans, des professionnels, ou encore pour réduire la dépendance aux hydrocarbures de certaines filières.Au fond, c’est toujours la même logique : tirer de chaque crise non seulement des mesures d’urgence ou de court terme, mais des décisions enfin durables et structurelles. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe EPR. – Mme Sophie Mette applaudit également.) Là encore, nous ne décidons pas seulement pour aujourd’hui ; nous décidons pour les crises de demain.Il faut agir ici, tout de suite, avec des mesures d’urgence ; agir ici, tout de suite, pour demain, avec les mesures qui anticipent les crises du pétrole à venir – car elles sont appelées à se répéter ; agir là-bas, à la source, au Proche et au Moyen-Orient, pour protéger nos ressortissants, nos intérêts et nos valeurs.Face à cette situation, la France n’est pas spectatrice. La France est une puissance responsable. En tant que telle, elle agit. Elle agit diplomatiquement, en permettant des scénarios de désescalade. Elle agit au Conseil de sécurité des Nations unies. Elle agit avec ses partenaires européens, qui ont affiché une position commune – cela n’a pas toujours été facile ces dernières années. Elle agit en tant que présidente du G7. Elle agit sur le terrain, aux côtés de ses partenaires et alliés.Surtout, elle propose : l’arrêt des frappes, notamment contre les infrastructures civiles ; une solution diplomatique globale ; la cessation des hostilités au Liban, le respect de sa souveraineté et de son intégrité territoriale, le renforcement de l’armée libanaise, une solution politique. Je veux saluer les décisions courageuses prises ces derniers jours par les autorités libanaises ; elles sont historiques. La ministre déléguée chargée de la francophonie, des partenariats internationaux et des Français de l’étranger se rendra prochainement au Liban. (M. Arnaud Le Gall s’exclame.)Une fois cette guerre achevée, il faudra, dans tous les cas de figure, nous reposer la question de la présence internationale au Liban, et nous interroger, lorsque les conditions seront réunies (Mme Christine Arrighi s’exclame), sur la mise en place d’une mission internationale destinée à garantir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, dans une logique de protection – comme nous avons su le faire, avec la marine nationale, en mer Rouge.
Je veux être clair : la France n’est pas partie au conflit ; elle ne participera pas à des opérations de guerre pour ouvrir ce détroit par la force ; elle ne se laissera pas entraîner dans une guerre qu’elle n’a pas choisie. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, DR, Dem et HOR ainsi que sur quelques bancs du groupe LIOT.)
Mais elle est prête à prendre ses responsabilités pour sécuriser les routes maritimes, dans le cadre du droit international et avec ses partenaires.
Car tel est son rôle de membre permanent du Conseil de sécurité et de grande puissance maritime mondiale.Pour conclure, je veux dire un mot de nos ressortissants. Près de 400 000 Français sont présents dans la région – résidents ou de passage. Le Quai d’Orsay, nos ambassades, nos consulats sont pleinement mobilisés pour les protéger, les accompagner et les aider à revenir en France. De nombreux vols ont été affrétés à cette fin ; d’autres sont encore prévus. Nos agents consulaires sont mobilisés depuis le début de la crise et continueront de l’être jusqu’à son terme. Je tiens à les remercier publiquement et chaleureusement pour le travail admirable qu’ils accomplissent dans une des crises les plus difficiles de ces dernières années. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, SOC, DR, Dem, HOR et LIOT.)Au fond, cette crise pose une question simple : le monde peut-il encore être organisé autour de la sécurité collective et du multilatéralisme ? Quelles sont les nations encore capables de les défendre ?
La France en est une, je le crois – et c’est un trait permanent de notre pays depuis de nombreuses décennies –, parce qu’elle a une politique de défense ; parce qu’elle a une politique étrangère ; parce qu’elle a une politique énergétique ; parce qu’elle a une politique de partenariats qui refuse l’alignement systématique – c’est le moins que l’on puisse dire ; parce qu’elle veut agir concrètement là où, malheureusement, d’autres pays, parmi nos voisins, se condamnent à commenter.Je reprends les mots du président de la République : « Pour être libre, il faut être puissant. » À nous de continuer dans cette voie et, quelles que soient nos sensibilités politiques, d’en tirer toutes les conséquences pour la France. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, DR, Dem, HOR et LIOT ainsi que sur quelques bancs du groupe SOC.)
Bravo, monsieur Thiériot !
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).