Discours du 10 juin 2026
Shéhérazade Bentorki · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°266
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Je souhaite d’abord rappeler le rôle fondamental joué par la Banque de France dans notre économie : stabilité financière, supervision bancaire, accompagnement des entreprises, traitement du surendettement. Ces missions sont au service du peuple, pas des marchés financiers. Le resserrement monétaire engagé par la BCE a certes ralenti l’inflation, mais cette politique a produit des effets dévastateurs sur l’économie réelle, sur la vie concrète des gens : les taux immobiliers sont passés d’environ 1 % à plus de 4 %, la capacité d’emprunt des ménages a chuté. Par conséquent, des familles populaires renoncent définitivement à se loger ; des PME abandonnent leurs investissements – seulement 16 % des dirigeants d’entreprises se déclarent confiants, ce qui représente une chute de 22 points sur un an et un niveau historiquement bas, inédit depuis le pic de la crise sanitaire d’après le dernier baromètre Grant Thornton ; les marges de manœuvre des collectivités sont étranglées. Tout cela alors que l’inflation que nous avons subie était largement importée et structurellement liée à des facteurs extérieurs : spéculation sur l’énergie, tensions géopolitiques, disruption des chaînes d’approvisionnement. Ce n’est pas la consommation des ménages qui a alimenté cette inflation, mais le choix politique de la faire payer aux travailleurs plutôt qu’aux profiteurs de crise.La baisse de l’inflation ne se traduit pas par une baisse des prix, qui restent élevés. Les dépenses contraintes demeurent écrasantes, notamment en matière de logement, auquel les plus précaires consacrent 50 % de leur revenu disponible. Le niveau de surendettement exprime brutalement cette réalité : en 2025, plus de 148 000 dossiers ont été déposés auprès de la Banque de France, ce qui représente une nouvelle hausse de 9,8 % en 2025, succédant à celle de 10 % observée en 2024. Ce sont des centaines de milliers de personnes qui sombrent. Ce n’est pas une statistique, c’est un naufrage social.Se pose alors la question de la finalité de la politique monétaire, qui, tout en atteignant ses objectifs techniques peut appauvrir durablement des millions de personnes, qui, tout en étant célébrée par les agences de notation peut être vécue comme un désastre par les classes populaires. Car les marchés financiers ont une lecture froide, comptable, déshumanisée de la vie des gens ; ils mesurent les ratios de solvabilité et les équilibres macroéconomiques, mais ils ne mesurent pas le renoncement à se loger, l’impossibilité de financer un projet de vie, la spirale du surendettement. La Banque de France, institution publique au service de l’intérêt général, ne peut pas se laisser accaparer par cette seule logique. Sa boussole ne peut pas être la satisfaction des marchés financiers ; elle doit être la protection du peuple français.S’agissant de la situation financière de la Banque de France, le bénéfice net de 8,1 milliards en 2025 efface les pertes de 2024, mais ce redressement repose très largement sur une plus-value exceptionnelle de 12,8 milliards résultant d’une opération technique sur l’or. Il ne s’agit donc pas d’une amélioration structurelle, mais d’un effet d’aubaine comptable. La question structurelle reste entière et doit être posée sans détour : quelle sera la trajectoire financière réelle de la Banque de France une fois cet effet dissipé ?En ce qui concerne la gouvernance, M. Moulin, ancien secrétaire général de l’Élysée, proposé directement par le président de la République, a été nommé malgré une majorité de votes défavorables au Parlement – 58 voix contre, 52 voix pour. Il ne s’agit pas de mettre en cause ses compétences personnelles, mais de savoir comment l’indépendance de la Banque de France sera garantie concrètement quand cette dernière devra se prononcer sur des politiques dont l’exécutif est directement responsable.Monsieur le ministre, la stabilité monétaire et la solidité du système bancaire sont évidemment nécessaires – personne ne le conteste –, mais la question qui se pose avec une acuité particulière est celle du sens et des finalités de ces politiques. À qui profite cette stabilité ? Une politique monétaire peut techniquement réussir tout en laissant s’installer durablement un sentiment de déclassement, de fragilité, d’injustice économique. Ce sentiment n’est pas irrationnel, il reflète une réalité vécue par des millions de nos concitoyens. Le véritable défi collectif auquel nous sommes confrontés, c’est de subordonner la stabilité financière à des objectifs sociaux : le droit au logement, la capacité d’investir dans la transition écologique, la lutte contre le surendettement. La finance doit être au service du peuple, et non l’inverse.
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).