Aller au contenu
vie-politique.fr

Discours du 15 juin 2026

Steevy Gustave · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°270

Le lecteur officiel de l'Assemblée peut afficher son propre bandeau de cookies à l'ouverture — c'est le portail de l'Assemblée qui l'affiche, pas ce site ; fermez-le pour voir la vidéo.

Avant d’être des restes humains conservés dans une collection, ils étaient des femmes et des hommes. Ils vivaient en Guyane, au sein de communautés kali’nas et arawaks riches de leurs traditions, de leurs croyances et de la mémoire de leurs ancêtres. Ils avaient une terre, une langue, des traditions et une histoire à transmettre.En 1892, on les convainc de quitter leur terre pour un voyage dont ils ignorent tout. Alors ils embarquent, ils traversent l’océan. Ils pensent partir pour quelque temps et ignorent qu’ils viennent de laisser derrière eux tout ce qui faisait leur vie. À leur arrivée à Paris, ils deviennent une attraction. Derrière les verrières du Jardin d’acclimatation, des foules entières viennent les observer, les montrer du doigt. À cette époque, on les appelle « les sauvages ».Avec le recul de l’histoire, une question demeure. Qui étaient les sauvages ? Était-ce ces femmes et ces hommes arrachés aux leurs ou ceux qui acceptaient qu’un être humain puisse devenir un spectacle ? Car ce qui se jouait derrière ces verrières dépassait le simple divertissement : on n’y exhibait pas seulement des femmes et des hommes, on y fabriquait des préjugés, des peurs, cette idée funeste selon laquelle certains êtres humains vaudraient moins que d’autres. Les verrières ont disparu, mais certains regards leur ont survécu.Pour les Kali’nas et les Arawaks de Guyane, cette histoire ne fut jamais une théorie : elle fut leur quotidien. Chaque matin, ils se réveillaient derrière ces verrières. Chaque soir, ils s’endormaient loin de ceux qu’ils aimaient. Et entre les deux, il y avait les regards, les rires, les humiliations et la solitude. Chaque jour leur rappelait qu’ils étaient devenus le spectacle de quelqu’un d’autre. Et lorsque la mort est venue les chercher, elle n’a pas mis fin à leur exil. Même la mort ne leur a pas permis de rentrer chez eux. Parmi eux se trouvait Pékapé, une jeune femme kali’na âgée de 15 à 18 ans. Elle était enceinte lorsqu’elle mourut à Paris.La première violence fut de les arracher aux leurs. La seconde fut de les exhiber. La troisième fut de les oublier. Reconnaître cette histoire n’affaiblit pas la République ; c’est au contraire ce qui l’honore. Huit d’entre eux ne revirent jamais la Guyane, mais l’injustice ne s’arrête pas là. Leurs dépouilles furent conservées dans les collections anthropologiques françaises non comme celles d’êtres humains, mais comme des pièces de collection.Le silence s’est installé, jusqu’en 2018. Cette année-là, Corinne Toka-Devilliers découvre au détour d’un documentaire consacré aux zoos humains qu’une partie de son histoire familiale se trouve dans cette tragédie. Alors commence une autre aventure, non plus celle de l’arrachement, mais celle de la mémoire retrouvée. Elle enquête, rassemble les témoignages et refuse l’effacement. Avec l’association Moliko Alet+Po, elle mène un combat exemplaire pour redonner une identité à celles et ceux que l’histoire a relégués dans les marges.Grâce à ce combat, nous pouvons aujourd’hui faire quelque chose d’essentiel. Nous pouvons faire ce que la République n’a jamais fait : appeler ces hommes et ces femmes par leurs noms. Couani, 25 ans. Miacapo, 24 ans. Pékapé. Emo Marital, une adolescente kali’na. Mayaré, 22 ans. Ibipio, 18 ans. Gaseï. Malé. Pendant plus d’un siècle, ils furent enfermés dans des registres et des inventaires. Aujourd’hui, ils en sortent, ils redeviennent des visages, des noms, des vies. Ils redeviennent les ancêtres d’un peuple qui ne les a jamais oubliés. Tel est précisément l’objet de la proposition de loi : permettre la restitution de ces restes humains à la Guyane afin que puissent être accomplis les rites funéraires auxquels ces femmes et ces hommes avaient droit. Les familles et les associations qui mènent ce combat demandent une chose avant tout : offrir à leurs ancêtres une sépulture digne.Je veux saluer l’engagement constant de notre collègue Jean-Victor Castor. Par son travail et sa détermination, il a fait en sorte que cette histoire trouve aujourd’hui une traduction législative. Je veux également saluer notre collègue Christophe Marion, dont les travaux ont contribué à faire progresser la réflexion sur les restitutions dans notre pays.La Guyane ouvre un chemin que d’autres territoires et d’autres peuples pourraient demain emprunter. N’ayons pas la faiblesse de croire que notre devoir s’achèvera avec ce vote. L’adoption de ce texte ne doit pas être un point final, mais un commencement. La France a besoin d’un cadre juridique clair, cohérent et durable, afin que la dignité humaine ne dépende plus d’une succession de lois d’espèce. Aucun peuple ne devrait avoir à attendre des décennies pour récupérer ses morts. Aucun inventaire n’a jamais contenu ce dont il est réellement question ici : les objets peuvent porter l’âme d’un peuple, mais aujourd’hui nous parlons d’êtres humains. Pendant plus d’un siècle, même la mort ne leur avait pas permis de rentrer chez eux. Aujourd’hui, le voyage s’achève. Ils vont enfin rejoindre la terre de leurs ancêtres, et leurs âmes, je l’espère, trouver le repos qui leur a été refusé.Certains diront que nous restituons des restes humains. Nous rendons à des familles leurs ancêtres et nous refermons une blessure que plus d’un siècle n’avait pas réussi à effacer. Pour toutes ces raisons, le groupe Écologiste et social votera la proposition de loi avec conviction. (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS, SOC et GDR.)

Le 19 mars 1946, la loi de départementalisation portée par Aimé Césaire était promulguée après avoir été adoptée à l’unanimité. Pour la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et La Réunion, elle représentait une immense promesse, celle de l’égalité républicaine – une égalité réelle et concrète qui devait permettre à chaque citoyen français, où qu’il vive, de bénéficier des mêmes droits, des mêmes services publics et des mêmes perspectives d’avenir.Quatre-vingts ans plus tard, nous devons avoir la franchise de reconnaître que cette promesse demeure incomplètement tenue. Les territoires ultramarins continuent de concentrer des inégalités profondes et persistantes. L’accès à l’eau, à l’assainissement ou à l’énergie reste pour trop de nos concitoyens un défi quotidien. La possibilité de boire, de se laver, de cuisiner – des gestes simples – devrait être garantie partout sur le territoire de la République. Pourtant, ce n’est toujours pas le cas. En Martinique, alors que la ressource existe, des familles vivent encore au rythme des coupures d’eau.Soyons honnêtes : si des centaines de milliers de Français subissaient chaque année des coupures d’eau, à Lyon, à Bordeaux ou à Toulouse, la situation ferait l’ouverture des journaux télévisés, et l’État mobiliserait immédiatement des moyens exceptionnels. En revanche, lorsqu’il s’agit des outre-mer, les réponses arrivent souvent trop tard, après des années d’attente et de retards accumulés. Voilà la vérité que nous devons avoir le courage de regarder en face.Derrière les paysages de cartes postales, il y a une autre réalité, celle des réseaux vieillissants, des fuites massives, des factures parfois plus élevées, des risques sanitaires, des services publics qui peinent à répondre aux besoins fondamentaux de la population. Comment accepter qu’au sein de la République française, certaines familles vivent encore avec l’angoisse de manquer d’eau ? Comment accepter que les pertes sur certains réseaux dépassent parfois 70 % ? Comment accepter qu’en 2026, dans la République française, l’accès à l’eau demeure aussi fragile ?Cette injustice est d’autant plus insupportable qu’elle frappe une population déjà confrontée à la cherté de la vie. En Martinique, les prix sont plus élevés qu’en métropole, tandis que les revenus sont souvent plus faibles. Près d’un habitant sur deux dispose de moins de 1 000 euros par mois pour vivre. Ce sont pourtant leurs familles qui doivent subir les coupures d’eau, les réseaux défaillants, les pertes massives sur les canalisations et, parfois, les factures plus lourdes.Les inégalités se cumulent : on demande aux Martiniquais de payer plus cher, de vivre avec moins et, parfois, d’accepter une dégradation des services publics. Aucun élu de la République ne devrait considérer cela comme normal. En effet, l’eau n’est pas simplement une question d’infrastructures mais de dignité, de justice sociale et d’égalité républicaine.Qu’une telle situation se poursuive n’est pas une fatalité car elle est le résultat de décennies de retards, de sous-investissement et d’une gouvernance qui a montré ses limites. C’est pourquoi la création d’une autorité unique de l’eau et de l’assainissement constitue une avancée importante. Je dis toutefois avec gravité que créer une nouvelle structure sans lui donner les moyens d’agir serait une faute. Les Martiniquais n’ont pas besoin d’un logo supplémentaire sur un organigramme. Ils ont besoin que l’eau coule lorsqu’ils ouvrent le robinet.La même exigence vaut pour l’énergie. La Martinique est une zone non interconnectée. Son réseau électrique est isolé du réseau continental. Les infrastructures doivent être modernisées. La dépendance aux énergies fossiles doit être réduite. Les énergies renouvelables doivent être développées, car l’énergie n’est pas seulement une question technique : elle conditionne l’accès à l’emploi, à la santé, à l’éducation ou au développement économique. Elle est un facteur de cohésion sociale et d’égalité républicaine.Le renouvellement de l’habilitation constitue donc un outil utile. Toutefois, là encore, aucune ambition ne sera crédible sans moyens. La nature même du texte véhicule un message politique fort. Pour la première fois, une demande formulée par une collectivité ultramarine dans le cadre de l’article 73 de la Constitution prend la forme d’un projet de loi dédié. La Martinique demande non seulement des moyens supplémentaires mais aussi la capacité d’agir, d’adapter certaines règles aux réalités de son territoire et d’apporter des réponses plus efficaces aux besoins de sa population. C’est tout le sens de l’article 73.Pendant trop longtemps, les outre-mer ont été invités à patienter, que ce soit pour l’eau, pour les infrastructures ou pour l’égalité. Quatre-vingts ans après la départementalisation, le temps de la patience est terminé. Nous ne demandons ni la charité ni un privilège. Nous demandons simplement que la République tienne enfin la promesse faite aux Martiniquais en 1946. Nous demandons qu’un enfant qui ouvre un robinet en Martinique bénéficie du même service public qu’un enfant qui ouvre un robinet à Paris. Cette exigence n’a rien d’extraordinaire. Elle porte un nom : l’égalité. Pour toutes ces raisons, le groupe Écologiste et social votera en faveur du texte. (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS, Dem et GDR.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).