Discours du 19 février 2025
Stéphane Vojetta · Session ordinaire 2024-2025 · séance n°108
Nous voici donc réunis pour examiner une nouvelle motion de censure. Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par une confidence : si l’on m’avait dit en juin 2022, au soir des élections législatives, que j’interviendrais aujourd’hui à cette tribune au nom du groupe Ensemble pour la République pour soutenir le rejet d’une motion de censure socialiste contre un gouvernement dont Manuel Valls serait membre, j’avoue que j’aurais eu du mal à le croire ! (Sourires)Cependant, je dois vous faire une autre confidence : depuis la nomination de ce gouvernement, Manuel Valls, et d’autres ministres à ses côtés, font un bon travail. (Exclamations et rires sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Ils font le travail que les Français attendent d’eux : un travail nécessaire, tel que le soutien d’urgence à nos concitoyens de Mayotte et de Nouvelle-Calédonie.Passons à l’examen de cette motion de censure. Elle intervient alors que le projet de loi de financement de la sécurité sociale a enfin été adopté lundi soir au Sénat – au prix de mille souffrances parlementaires et de concessions gouvernementales presque aussi nombreuses – et que la France est enfin dotée d’un budget qui, même imparfait, a le mérite d’exister et d’offrir à nos compatriotes, à nos entreprises et à nos créanciers internationaux l’apaisement, le dialogue et la stabilité qu’ils appelaient de leurs vœux.Ce compromis budgétaire n’a pas débouché sur une coalition allant du Parti socialiste aux Républicains, pourtant largement envisageable ailleurs en Europe, mais, plus modestement, sur une non-censure du PS. Reconnaissons-le : le vote du budget est à mettre au crédit du Parti socialiste, qui a enfin su se relever pour se montrer digne de son histoire et de son statut de parti de gouvernement et rejeter la tentation d’une stratégie délétère d’opposition systématique. Serait-ce à force de regarder Pedro Sanchez avec les yeux de Chimène qu’il a fini par apprendre de nos voisins ibériques la formule pour participer aux orientations gouvernementales sur la base de compromis ? Si la recette est parfois indigeste, elle a le mérite de nous permettre d’avancer.Monsieur le premier ministre, je dois avouer que je n’ai pas compris les saillies d’ouverture de votre discours à l’encontre d’un parti à qui votre gouvernement a tendu la main et qui a accepté, fût-ce à contrecœur, de la saisir. Les concessions que les socialistes ont su arracher à ce gouvernement sont le fruit d’un esprit de responsabilité que je tiens à saluer, même s’il s’est parfois exercé aux dépens de la vision portée par le groupe que je représente, et notamment de son ambition d’éviter l’augmentation du coût du travail pour soutenir l’emploi, le pouvoir d’achat de ceux qui travaillent et l’attractivité de notre pays.Reconnaissons que la plus grande victoire du Parti socialiste…
…n’est pas tel ou tel gain budgétaire, mais bien le fait d’être revenu au centre du jeu politique. Rappelons-nous en effet du triste mois de décembre dernier, alors que nous abordions la motion de censure qui allait faire tomber le gouvernement Barnier. La seule question sur toutes les lèvres était à l’époque : « que va décider le Rassemblement national ? ». On décortiquait les déclarations du moindre porte-parole lepéniste, on attendait dans l’anxiété le compte rendu du dernier SMS échangé entre Michel Barnier et Marine Le Pen. Nous en étions même arrivés à prêter attention à la logorrhée de Jean-Philippe Tanguy, dans l’espérance que le décryptage de ses diatribes dévoilerait un fragment de la pensée complexe de sa patronne.Aujourd’hui, quel contraste ! Désormais, c’est Boris Vallaud, Olivier Faure et François Hollande que l’on surveille comme le lait sur le feu, car ce sont eux qui décident.
Votre plus grand succès, collègues socialistes, c’est celui-là : le fait d’avoir retiré le volant des mains du Rassemblement national. Pourtant, en présentant cette motion de censure, vous lui redonnez la possibilité de revenir au centre du jeu à votre place. Il ne me semble pas que les enjeux soulevés par cette motion justifient de prendre ce risque. L’essentiel n’est-il pas désormais, pour ce gouvernement et cette assemblée, d’avancer d’une manière ou d’une autre ?Certes, nos points de désaccord sont nombreux. Je ne vais pas tenter de vous convaincre aujourd’hui de l’état catastrophique de notre système de retraite, dit par répartition mais qui creuse chaque année davantage le gouffre de notre dette publique. Je n’aspire pas non plus à trouver avec vous un consensus sur l’immigration ou sur la taxation des patrimoines. Ces désaccords-là sont profonds : ils devront être tranchés à l’occasion des élections présidentielles de 2027, qui exigeront une campagne longue et structurée autour de programmes clairs, mais pas avant.D’ici là, nous ne sommes pas condamnés à l’inaction. Comme je le dis souvent à mon ami Arthur Delaporte, on peut être en désaccord sur presque tout ; mais tant que la chose sur laquelle on s’accorde est suffisamment importante, on peut travailler ensemble.Les sujets sur lesquels nous pourrions avancer sans nier nos différences fondamentales sont nombreux. Cher Jérôme Guedj, pourquoi ne pas avancer ensemble sur la loi grand âge promise en 2018, mais que nous attendons toujours ? Cher Dominique Potier, pourquoi ne pas travailler ensemble sur le devoir de vigilance des multinationales, notamment en ce qui concerne les questions de responsabilité sociale et environnementale ? Cher Arthur Delaporte, chère Marietta Karamanli, continuons à progresser sur la régulation des réseaux sociaux et contre l’exposition excessive des enfants aux écrans, continuons à nous battre pour faire respecter la loi française par les influvoleurs et la loi européenne par les oligarques américains qui contrôlent nos réseaux sociaux.
Ainsi, nous disposons d’un budget et le Parti socialiste a enfin quitté le côté obscur de la force,…
…de sorte que nous pourrions travailler ensemble. Et pourtant, nous étudions aujourd’hui une motion de censure, la trente-troisième depuis juin 2022 et la première à ne pas être présentée sur le fondement de l’article 49.3 de la Constitution, car vous nous proposez de censurer le gouvernement sur la base de la défense de certains principes républicains.Ceux-ci doivent effectivement nous guider chaque jour dans notre mission de parlementaires désignés par le peuple pour le représenter fidèlement entre ses murs. Et si je vous sais courroucés par le vocabulaire de certains membres du gouvernement,…
…force est de constater que, selon les derniers sondages, 73 % des Français considèrent qu’accueillir de nouveaux étrangers n’est pas souhaitable.
Représenter fidèlement les Français impliquerait de reconnaître leurs inquiétudes et d’y répondre en travaillant avec « le cœur tendre et l’esprit ferme » que vous revendiquez, selon les mots d’Ayda Hadizadeh, plutôt que de les nier en s’offusquant. N’oublions jamais que 30 à 40 % des électeurs actuels du Rassemblement national votaient à gauche avant de basculer. Alors répondons à ces Français ! Ne laissons pas le monopole de la question migratoire à la seule extrême droite, qui n’aura que faire de notre cœur tendre, de notre humanisme et du respect de l’État de droit.
Ces principes républicains que vous souhaitez défendre, chers collègues, vous les trouverez d’ailleurs davantage du côté de ce gouvernement qui vous a tendu la main que du côté d’une France insoumise qui vous insulte dès qu’un micro est tendu, alliée de circonstance qui lâche contre vous des meutes de cyberharceleurs si vous osez dévier de sa ligne et qui expulse Raphaël Glucksmann de manifestations prétendument unitaires.Cher Olivier Faure, vous faites l’hypothèse qu’un jour viendra le temps des excuses de la part de vos chers amis Insoumis. En attendant, chacun peut continuer à admirer sur les réseaux sociaux leur visuel vous dépeignant comme un allié de Marine Le Pen.
Des amis, des alliés, des républicains ne font pas ça ! (Exclamations sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)Les principes républicains, pensez-vous vraiment les retrouver au sein d’une gauche où, en moins de 24 heures la semaine dernière, trois députés ont été, pour l’un, condamné pour violences aggravées contre deux fonctionnaires de l’éducation nationale, dont une femme ; pour l’autre, condamné pour conduite en état d’ivresse, tandis que le troisième expliquait sur une chaîne du service public en quoi ses achats de drogues dures à des mineurs de moins de 15 ans avec de l’argent public étaient excusables.
Voilà donc le tiercé dans l’ordre – ou plutôt le tiercé du désordre – de ceux qui vont voter aujourd’hui avec vous cette motion de censure, censée défendre les valeurs de la République. Or il faudrait déjà respecter ses règles, notamment celles que nous et nos prédécesseurs avons fixées collectivement dans cette enceinte.Et s’il fallait donner une dernière raison de ne pas voter cette motion de censure, ce serait sans doute la manière dont celle-ci est promue par La France insoumise. Ses membres, nous le savons, étaient déjà fâchés de vous voir régulièrement délaisser votre rôle de supplétifs du grand dessein mélenchoniste (Exclamations et rires sur les bancs du groupe LFI-NFP), à savoir la démission du président de la République conduisant à une présidentielle anticipée si ardemment désirée par un Jean-Luc Mélenchon qui ne rajeunit pas. (Exclamations sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Ils sont désormais également jaloux de vous voir – vous, les « sociaux-traîtres » – reprendre votre place légitime au centre du jeu politique national, sans vous renier mais sans tout bloquer.Face à ce crime de lèse-majesté, ils ont donc pris la seule décision logique : tenter de remettre le Rassemblement national au centre de ce jeu à votre place. Pour ce faire, ils ont décidé d’orchestrer un pseudo-scandale politique (Exclamations sur les bancs du groupe LFI-NFP),…
…espérant convaincre les députés lepénistes de voter en faveur de cette motion de censure qui les attaque pourtant allègrement. Voilà la seule explication valable à la campagne que nous subissons collectivement depuis quinze jours et qui consiste à parler de tout, sauf des victimes des crimes en question.
Non, les principes républicains ne peuvent être défendus par ceux qui choisissent d’instrumentaliser et de récupérer les terribles violences sexuelles infligées à des mineurs, les élèves de Notre-Dame de Bétharram – des actes que je condamne personnellement et au nom du groupe auquel j’appartiens, en souhaitant que leurs auteurs soient punis aussi durement que notre loi le permet.Heureusement – ou hélas ? –, il semblerait que les députés du Rassemblement national ne soient pas tombés dans ce piège grossier.
L’ouverture prochaine du Salon de l’agriculture doit probablement raviver chez eux les souvenirs de leurs permanences saccagées au lendemain de la censure du gouvernement Barnier.Chers collègues socialistes, vous allez donc voter pour votre propre motion de censure. Votre bonne conscience sera rétablie, vos péchés absolus, ainsi soit-il.
Oui, absous, merci !
Puis nous pourrons enfin, peut-être, commencer à être utiles à notre pays et à travailler sérieusement – ensemble, je le souhaite.Vous l’aurez sans doute compris, le groupe EPR ne votera pas cette motion de censure. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR.)
Ce sera en 2027 !
Ils n’aiment pas les élections !
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).