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Discours du 4 février 2026

Thierry Sother · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°140

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Voilà plus de vingt ans que Recep Tayyip Erdogan fragilise l’État de droit, érode les libertés fondamentales et sape durablement le pluralisme démocratique en Turquie. L’arrestation, le 19 mars 2025, d’Ekrem Imamoglu – maire d’Istanbul, figure majeure de l’opposition et candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2028 –, constitue à cet égard un tournant grave. Cette arrestation, intervenue le jour même de son investiture par le principal parti d’opposition, a été une attaque flagrante contre la représentation politique et le suffrage universel. Elle a suscité une mobilisation massive de la société turque, mobilisation rapidement réprimée par les autorités à travers des arrestations arbitraires, des restrictions sévères à la liberté de manifester et un usage disproportionné de la force. En moins d’une semaine, entre le 19 mars et le 24 mars, les autorités ont procédé à l’arrestation de plus de 1 133 manifestants. Le 24 mars, lors d’une série de descentes effectuées à l’aube, au moins huit journalistes qui couvraient les manifestations ont été arrêtés à leur domicile.La situation démocratique en Turquie ne se résume pourtant pas à ce seul épisode, quelle qu’en soit la gravité. Elle s’inscrit dans un contexte plus large de dégradation continue des droits humains et des libertés publiques. Journalistes, avocats, universitaires, militants de la société civile, défenseurs des droits humains et responsables politiques d’opposition sont régulièrement la cible de poursuites pénales abusives. L’instrumentalisation de la législation antiterroriste, l’extension du contrôle de l’exécutif sur le pouvoir judiciaire et l’acceptation par les tribunaux de chefs d’accusation manifestement infondés constituent désormais des pratiques systématiques. En inquiétant tous ses adversaires, l’exécutif turc entend ne plus en avoir aucun.Depuis 2003 et l’accession d’Erdogan au pouvoir, le Parti socialiste n’a cessé de dénoncer la dérive autocratique et autoritaire du régime turc. Cette dérive est contraire aux engagements que la Turquie a elle-même pris. En tant qu’État signataire de la Convention européenne des droits de l’homme et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, la Turquie est tenue de garantir la liberté d’expression, le droit à un procès équitable, la liberté de réunion pacifique et le droit à la participation politique. Pourtant, la Cour européenne des droits de l’homme ne cesse de constater des manquements graves, comme l’usage détourné de la détention provisoire afin de réduire au silence l’opposition et de neutraliser le débat démocratique.Le peuple kurde a connu le premier cette radicalisation du pouvoir et la violence de sa répression. Malgré des signaux récents en faveur d’une désescalade, la répression politique à l’encontre des représentants kurdes demeure massive. Des élus démocratiquement choisis ont été démis de leurs fonctions, des responsables politiques sont incarcérés depuis des années et des millions de civils ont été déplacés au fil des décennies – à quoi il faut ajouter la politique des plus pernicieuses que la Turquie mène en Syrie dans le but d’empêcher toute forme d’autonomie kurde. C’est d’une double peine qu’il s’agit, quand une manifestation organisée à Istanbul en solidarité avec les Kurdes de Syrie qui subissent l’attaque du Rojava conduit à plusieurs arrestations, dont celle d’un journaliste français.Je renouvelle à cette tribune l’appel plusieurs fois lancé par le Parti socialiste, comme par beaucoup d’autres partis en France et en Europe, à la libération d’Abdullah Öcalan. Le leader kurde du PKK, emprisonné depuis bientôt vingt-sept ans et subissant les tortures infligées par ses geôliers, a pourtant appelé à déposer les armes pour permettre de cheminer vers la paix.L’histoire récente de la France avec la Turquie est une histoire heurtée. Le mépris du président Sarkozy devant sa candidature à l’entrée dans l’Union européenne a cédé la place à des confrontations ouvertes avec le président Macron. Les provocations turques à l’égard de la France se sont multipliées. La France ne doit avoir aucune hostilité ni aucun mépris envers la Turquie ; elle doit toujours respecter les choix que cette dernière fait pour elle-même. C’est notre ligne de conduite. Pourtant, quels choix fait encore le peuple turc ? Les principes qu’Erdogan bafoue, ceux pour lesquels le peuple turc manifeste et ceux pour lesquels il subit des arrestations, sont aussi les principes qui ont fait l’histoire de France.Dans ce contexte, notre devoir est double. C’est d’abord un devoir de solidarité – solidarité avec celles et ceux qui, en Turquie, défendent le pluralisme, la liberté d’informer, la liberté de manifester, le droit de contester et la dignité de participer à la vie publique sans craindre la prison ; solidarité avec les citoyens kurdes, avec les élus entravés, avec les journalistes, avec les étudiants et avec les militants, qui continuent de lutter en dépit de tout ce qui est fait pour les en décourager. C’est ensuite un devoir de condamnation – condamnation ferme et explicite de l’action d’Erdogan, lorsqu’elle viole l’État de droit, instrumentalise la justice et réprime l’expression démocratique.La position européenne et française doit être cohérente : rappeler les engagements internationaux, demander le respect des libertés fondamentales, soutenir les mécanismes de protection des droits humains et porter une parole commune, publique, ferme. Pour toutes ces raisons, le groupe Socialistes et apparentés votera en faveur de cette proposition de résolution européenne. (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC. – MM. Arnaud Saint-Martin et Laurent Mazaury applaudissent également.)

Le Rojava, territoire indépendant et administré par les Kurdes, qui se sont battus avec la coalition internationale pour en faire partir l’État islamique, est en train de leur être arraché par la Syrie. Erdoğan a activement participé à cette attaque pour empêcher les Kurdes de conserver en Syrie un espace indépendant et il a arrêté des manifestants qui les soutenaient. En étendant le périmètre de l’alinéa 27 aux Kurdes des pays limitrophes, nous œuvrons pour la justice envers ceux qui, dans plusieurs pays, ont été nos alliés dans la défense de nos propres causes. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe SOC.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).