Discours du 25 mars 2026
Vincent Ledoux · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°179
Ces dernières semaines, nous ne sommes pas seulement confrontés à une crise supplémentaire au Moyen-Orient, nous sommes en réalité témoins d’une transformation profonde de l’équilibre international, transformation dont les conséquences dépasseront largement les frontières de la région pour concerner l’organisation du monde dans lequel nous entrons.Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la seule région du Moyen-Orient et concerne la manière dont s’organise désormais le monde. Nous entrons dans un monde nouveau, plus instable et plus fragmenté, dans lequel la puissance redevient, progressivement, l’un des langages structurants des relations internationales.Dans ce monde nouveau, la première responsabilité des nations est de regarder les événements avec lucidité, sans céder ni à l’illusion de la permanence des équilibres anciens, ni à la tentation de réponses improvisées. M. le premier ministre vient de le déclarer : de chaque crise il nous faut tirer des décisions durables et structurelles.Depuis plus de quarante ans, le régime iranien a fait de la répression intérieure un instrument de gouvernement, et de la déstabilisation régionale une constante de sa stratégie extérieure. Si son affaiblissement peut ouvrir des perspectives nouvelles pour le peuple iranien lui-même, l’histoire nous enseigne avec constance qu’aucune disparition de pouvoir ne suffit, à elle seule, à faire naître un ordre stable ou à garantir l’émergence durable de la paix. Car la paix ne naît jamais du vide. Elle suppose un équilibre, qui demeure aujourd’hui incertain.C’est pourquoi la question essentielle qui nous est posée n’est pas seulement militaire ; elle est d’abord politique. En effet, une guerre ne se comprend véritablement qu’à la lumière de la finalité qu’elle poursuit : lorsque cette finalité demeure incertaine, les conséquences du conflit débordent toujours le champ de bataille pour atteindre les équilibres économiques, énergétiques et stratégiques dont dépend directement la sécurité du continent européen lui-même.À cet égard, la situation du détroit d’Ormuz constitue un rappel particulièrement clair de la nature systémique des bouleversements auxquels nous sommes confrontés car ce passage maritime ne constitue pas seulement un point de transit régional : il est l’une des artères essentielles du système énergétique mondial. Toute fragilisation durable de sa sécurité a des conséquences immédiates sur la stabilité économique internationale comme sur la vie quotidienne de nos concitoyens.Garantir la liberté de navigation dans ces espaces stratégiques ne relève donc pas d’une opération extérieure lointaine. Il s’agit concrètement d’empêcher une nouvelle flambée des prix de l’énergie pour protéger les Français.Dans ce contexte, je veux saluer avec gravité l’engagement de nos forces armées qui portent sur plusieurs théâtres d’opérations la présence, la crédibilité et la continuité de la parole de la France, à travers celle du président de la République, rappelant ainsi qu’une nation qui veut demeurer libre doit toujours conserver la capacité d’agir et de décider par elle-même. Par ma voix, le groupe Ensemble pour la République salue la mémoire du major Arnaud Frion, mort pour la France en Irak, ainsi que tous nos soldats blessés et leurs familles.C’est pourquoi l’actualisation de la loi de programmation militaire apparaît aujourd’hui non comme une option mais comme une nécessité stratégique majeure. Je salue à cet égard la décision du gouvernement d’accélérer le calendrier de son examen car une adaptation plus rapide de notre effort de défense constitue l’une des conditions indispensables pour garantir durablement notre autonomie stratégique dans un ordre international qui se recompose sous nos yeux. Le premier ministre nous l’a annoncé cet après-midi : il faudra adapter notre effort de défense.Une telle évolution est d’autant plus indispensable que la guerre elle-même change de nature. Les conflits contemporains montrent que l’innovation technologique, en particulier l’usage massif des drones, transforme profondément les conditions d’engagement, les équilibres tactiques et les doctrines militaires. Comme l’affirmait le général de Gaulle à l’École militaire en 1959, « il faut que notre force soit faite pour agir où que ce soit sur la Terre ».Cette crise révèle également avec une particulière netteté que la souveraineté militaire et la souveraineté énergétique ne peuvent plus être pensées séparément car chaque tension dans le Golfe rappelle combien la sécurité de nos approvisionnements conditionne désormais directement la liberté de nos choix politiques. Il ne peut y avoir d’indépendance stratégique durable sans indépendance énergétique.C’est pourquoi la France a raison de faire du nucléaire civil – notamment du développement des réacteurs EPR – un pilier structurant de sa stratégie d’indépendance nationale. Dans le monde qui vient, la maîtrise de l’énergie et les capacités de défense constitueront les deux fondements indissociables de la souveraineté.À cet égard, promettre une baisse massive des taxes sur les carburants, comme vient de le formuler Mme Le Pen, c’est tout simplement faire du populisme à la pompe : une telle mesure coûte plusieurs milliards, ne garantit pas une baisse durable des prix pour les Français et prépare souvent les impôts de demain. Or une politique responsable ne consiste pas à distribuer des illusions mais à agir sur les marges abusives, à soutenir ceux qui en ont réellement besoin et à accélérer notre indépendance énergétique.Il faut aussi regarder cette crise pour ce qu’elle est : un révélateur du basculement du monde.La Russie observe. Elle observe aussi bien la solidité de la cohésion occidentale que la capacité de l’Europe à maintenir son soutien à l’Ukraine dans la durée. Car chaque crise au Moyen-Orient détourne une part de l’attention stratégique européenne tandis que chaque flambée durable des prix des hydrocarbures renforce indirectement la capacité de résistance de la Russie face aux sanctions.La Chine observe également. Elle observe aussi bien la capacité des puissances occidentales à sécuriser les grandes routes maritimes internationales que la solidité de nos alliances, de nos forces armées. Nul doute qu’elle en tirera les leçons le jour où elle décidera de mettre à l’épreuve la sécurité du détroit de Taïwan.Car oui, ce qui se joue aujourd’hui dans le Golfe se regarde aussi depuis l’Indo-Pacifique. Le conflit auquel nous assistons aujourd’hui dessine ainsi les contours d’un monde multipolaire plus exigeant, dans lequel les équilibres devront être construits avec constance, lucidité et sang-froid.Dans ce monde nouveau qui s’ouvre devant nous, la voix de la France reste forte parce qu’elle est sincère, constante et invariable et parce qu’elle demeure fidèle à une certaine idée de l’équilibre entre les peuples.Toutefois, les conséquences économiques de ces bouleversements toucheront d’abord les pays les plus fragiles, notamment en Afrique. Or, dans un monde multipolaire, la stabilité du Sud global constitue désormais l’une des conditions de notre propre stabilité. La France doit regarder cette réalité avec lucidité et responsabilité.Monsieur le premier ministre, la question qui nous est posée aujourd’hui dépasse la seule gestion d’une crise internationale : elle concerne l’ambition stratégique que la France entend défendre dans ce monde nouveau.Quelle stratégie voulons-nous mettre en œuvre pour garantir durablement la sécurité des grandes routes maritimes internationales ? Quelle stratégie voulons-nous proposer pour accompagner les pays les plus vulnérables face aux conséquences économiques de ces bouleversements ? Quelle stratégie voulons-nous construire pour renforcer la cohésion européenne et faire progresser enfin l’Europe de la défense dont dépend une part croissante de notre sécurité collective ? Enfin, quelle ambition la France entend-elle nourrir pour contribuer à la construction d’un ordre international plus stable ?Car la responsabilité des grandes nations n’est pas seulement de réagir aux crises mais aussi d’anticiper les déséquilibres, de prévenir les ruptures et, surtout, de préparer les conditions de la paix. Aujourd’hui plus que jamais, la paix au Moyen-Orient et en Ukraine, la sécurité de l’Europe et la stabilité du monde participent d’une même exigence historique : préserver l’équilibre entre les peuples. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR, sur quelques bancs du groupe Dem ainsi que sur les bancs des commissions.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).