Discours du 24 mars 2026
Virginie Duby-Muller · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°178
À l’approche de chaque échéance électorale, une menace insidieuse, persistante et en constante mutation se rappelle à nous : celle des ingérences étrangères. Longtemps perçue comme marginale, voire théorique, elle constitue désormais une réalité documentée, protéiforme et surtout profondément déstabilisatrice pour nos démocraties. Les ingérences étrangères désignent toute action menée par un acteur extérieur – État, organisation ou groupe affilié – visant à influencer, à perturber ou à altérer le fonctionnement normal de la vie démocratique.Auparavant, l’ingérence pouvait être diplomatique et économique ; aujourd’hui, elle est avant tout informationnelle et numérique. Elle se déploie sur les réseaux sociaux au moyen de faux comptes, de campagnes coordonnées de désinformation, de sites d’information frauduleux, de cyberattaques ou encore d’opérations de manipulation algorithmique. Elle s’appuie sur la viralité, l’émotion et la défiance pour fracturer l’opinion publique.Ces stratégies ne visent pas nécessairement à faire élire un candidat plutôt qu’un autre. Leur objectif est souvent plus pernicieux : semer le doute, affaiblir la confiance dans les institutions, polariser la société et, in fine, délégitimer le processus démocratique lui-même. Ces ingérences représentent un danger majeur pour notre pays parce qu’elles abîment le fondement même de notre démocratie en attaquant la sincérité du débat public et la liberté de choix des citoyens.En effet, une démocratie ne peut fonctionner que si les électeurs disposent d’une information fiable, pluraliste et accessible. Or les campagnes de désinformation brouillent les repères, saturent l’espace informationnel et rendent difficile la distinction entre le vrai et le faux. Elles exploitent également nos vulnérabilités collectives : la défiance envers les médias, la fragmentation des sources d’information et l’accélération des cycles de diffusion. Le numérique, en permettant une propagation instantanée et massive de contenus, agit comme un amplificateur. Dans ce contexte, la manipulation de l’information devient une arme stratégique à faible coût et à fort impact.Face à cette menace, l’État a réagi. Je tiens à saluer le rôle essentiel de Viginum, créé en 2021. Ce service, rattaché au SGDSN, est chargé de détecter, d’analyser et de caractériser les opérations d’ingérence numérique étrangères. Son action est déterminante. Lors de la période électorale de 2022, Viginum a identifié une soixantaine de phénomènes douteux sur les plateformes numériques, qui visaient à influencer le débat public français. Ces opérations reposaient notamment sur des réseaux de faux comptes diffusant des récits trompeurs, parfois amplifiés par des médias étrangers ou des relais locaux. Les élections plus récentes ont confirmé cette tendance. Lors des élections européennes et législatives de 2024, vingt-cinq tentatives d’ingérence ont été détectées et attribuées principalement à des acteurs malveillants russes. Elles reposaient sur la diffusion de contenus falsifiés, sur la création de faux sites d’information et des campagnes ciblées sur certaines circonscriptions.Les élections municipales de 2026 qui viennent de s’achever n’ont pas échappé à ces opérations d’influence particulièrement insidieuses. Ainsi, des plateformes qui se présentaient comme des médias locaux ont diffusé de fausses informations sur des candidats ou des politiques publiques, brouillant le débat à l’échelle territoriale. Un large spectre de candidats – de La France insoumise à la droite – ont été touchés par ces tentatives de déstabilisation.Face à ces défis, des avancées législatives ont été réalisées. La loi du 25 juillet 2024 visant à prévenir les ingérences étrangères en France a renforcé notre arsenal juridique. Elle permet notamment de mieux encadrer les activités d’influence, d’accroître la transparence des financements étrangers et de sanctionner plus efficacement les comportements frauduleux. Par ailleurs, des autorités de régulation comme l’Arcom, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, ont intensifié leurs actions de lutte contre la diffusion de contenus trompeurs, en particulier en période électorale. Les plateformes numériques, quant à elles, sont désormais davantage mises à contribution, même si leur responsabilité demeure sujette à débat.Cependant, les défis à venir demeurent considérables. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la France sera une cible privilégiée de campagnes de désinformation, d’autant que les outils technologiques évoluent très rapidement : l’essor de l’intelligence artificielle générative, le développement des deepfakes et la diffusion automatisée de contenus crédibles permettent déjà d’orchestrer des manipulations à grande échelle, rendant la frontière entre information et désinformation toujours plus floue.Dans ce contexte, l’éducation aux médias constitue un enjeu essentiel pour toutes les générations. Un récent sondage de l’Ifop a mis en évidence que nombre de Français rencontrent des difficultés à distinguer les fausses informations et à appréhender les mécanismes de désinformation. Si ces difficultés touchent plus particulièrement les personnes âgées et les publics moins diplômés, aucune catégorie de la population n’est réellement épargnée. Il s’agit donc d’un problème majeur pour la préservation de la vie démocratique et le renforcement de l’esprit critique.Je conclurai en vous posant une question simple mais essentielle, madame la ministre déléguée chargée de la citoyenneté : dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027, alors que tout indique que la France sera une cible privilégiée d’opérations d’ingérence étrangère, comment le gouvernement envisage-t-il de renforcer notre dispositif de lutte, tant sur le plan technologique que sur les plans juridique et humain, afin de garantir la sincérité du débat démocratique et la confiance de nos concitoyens dans les urnes ?
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).