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Discours du 10 décembre 2025

Yannick Chenevard · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°89

Le territoire est l’élément matériel de l’État, l’âme en est la souveraineté, selon Hugo Grotius, juriste, dont l’œuvre, Mare liberum, a influencé notre droit de la mer.La Géorgie en 2008, la Crimée en 2014, et le reste de l’Ukraine en 2022 : avec une économie de défense représentant 40 % de son PIB, la Russie produit plus d’armement qu’elle n’en a besoin pour sa guerre actuelle. Qui peut croire qu’elle s’arrêtera là ? Quelle sera sa prochaine victime ?La Chine dispose aujourd’hui de la plus grande marine du monde. Elle essaie de faire de la mer qui porte son nom un lac lui appartenant. Elle aligne soixante sous-marins et trois porte-avions actuellement – elle en disposera de six en 2035 : qui peut croire que la montée en puissance de son armée et, singulièrement, de sa marine sert à son autodéfense ?Depuis plusieurs années les États-Unis font basculer leurs forces en Asie. Cette zone représente désormais 43 % de l’économie mondiale ; ce sera 50 % en 2050 : le centre de gravité de la production économique mondiale a basculé ! L’Europe n’est plus leur sujet majeur. Le réveil est brutal, mais il est bien là !Désormais, 80 % de nos approvisionnements arrivent par la mer dont 60 % d’Asie. Leur importance pour assurer le fonctionnement de notre pays révèle en creux l’intérêt de disposer d’une flotte stratégique et d’une marine de commerce battant pavillon français. En mer Rouge, nos bâtiments de combat doivent escorter les navires de commerce et nos marins sont visés par des missiles balistiques. Je veux leur rendre hommage ainsi qu’à l’ensemble de nos forces armées. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes EPR, DR et Dem.)Nous assistons à une accélération de la dégradation des relations internationales, au piétinement du droit, au retour des empires : la Russie, la Chine, la Turquie et même les États-Unis sont décomplexés dans leurs rapports aux autres. Désormais, la force prime sur le droit. Les budgets militaires s’envolent, le réarmement est mondial. Dans ce paysage, l’Europe, acteur économique mondial fort de 450 millions d’habitants, pourrait bien devenir une proie. Nombreux sont ceux qui l’ont compris et qui se réarment.Mais se réarmer prend du temps : les annonces de hausses budgétaires ne font pas naître instantanément une armée. Il y faut patience, persévérance, entraînement et expérience. Il faut commander de l’armement, et, si l’on n’a pas de BITD, acheter à une puissance tierce qui peut vous dicter ses conditions d’emploi. C’est ce que font les États-Unis via les réglementations américaines de contrôle des exportations en matière de défense (ITAR). Avis aux pays qui s’imaginent encore que leur acheter du matériel garantira leur sécurité : l’actualité nous enseigne le contraire !Une nouvelle fois, l’histoire se répète. Les pays occidentaux, naïvement persuadés que l’homme était devenu pacifique, ont cru en un monde sans guerre. Mais celui-ci n’a jamais existé dans l’histoire de l’humanité : la situation dominante a toujours été la guerre. Très vite, les Européens se sont empressés de « toucher les dividendes de la paix ». En France, nous avons fermé onze bases aériennes et un régiment sur deux. Notre marine est passée de 135 à 85 bâtiments de combat. Nous avions réduit nos dépenses de défense jusqu’à 1,35 % du PIB, hors pensions.Nous n’avons rien appris de l’histoire et nous avons eu tort ! Ceux qui étaient aux affaires dans ces périodes pourraient d’ailleurs avoir la décence de se faire plus discrets. La vérité est que les nations n’ont pas d’amis mais seulement des intérêts.Depuis 2017, heureusement, nous nous réarmons. Après une première LPM « de réparation », nous exécutons aujourd’hui celle du renouvellement capacitaire. Lorsque l’on connaît la durée des programmes de construction des blindés, des avions, des missiles ou des bâtiments de combats, imaginons notre situation si nous n’avions rien fait depuis huit ans.Nous avons rouvert une usine de poudre à Bergerac. Il nous faudra dix ans pour construire le futur porte-avions à Saint-Nazaire et à Cherbourg et autant d’années pour bâtir les infrastructures qui l’accueilleront à Toulon. À Bourges, alors que nous produisions deux canons Caesar – camions équipés d’un système d’artillerie – par mois en 2022 et huit en 2024, ce chiffre est monté à douze en 2025. Treize Rafale ont été livrés à Mérignac en 2022, vingt et un en 2024 ; on en attend vingt-cinq cette année. Notre BITD, gage de souveraineté, représente plus de 4 500 entreprises et 220 000 emplois ; la construction de nos sous-marins concerne directement dix-sept départements métropolitains quand vingt-trois sont impliqués dans celle du futur porte-avions.Reste que les meilleurs matériels ne valent que par celles et ceux qui les servent. La montée en puissance de nos effectifs, leurs équipements, le réajustement des grilles indiciaires – mises en place à la suite du vote de mon amendement dans la LPM –, la nouvelle politique de rémunération des militaires (NPRM), le plan « famille », l’augmentation des réserves, tout cela illustre la formule de Foch : « Prévoir pour pourvoir afin de pouvoir ».

C’est ce que nous avons fait ; nous devons poursuivre dans cette voie. La représentation nationale doit aux hommes et aux femmes qui servent dans nos armées, parfois jusqu’au sacrifice ultime, d’augmenter nos dépenses de défense de 6,7 milliards d’euros.L’accélération de la dégradation de la situation internationale évoquée au début de mon intervention nous oblige à une mise à jour de la programmation militaire. Il conviendra peut-être de réaliser plus tôt certaines acquisitions ou programmes initialement prévus dans la prochaine LPM. Dans l’armée de terre, cela signifie acheter des lance-roquettes multiples (LRM), accroître les stocks de munition, augmenter le nombre d’heures d’entraînement, y compris pour les équipiers de chars, accélérer la « scorpionisation » des régiments, commander des fusils HK en nombre plus important.Dans l’armée de l’air et de l’espace, cela implique l’augmentation du nombre d’heures d’entraînement des pilotes, l’acquisition de nouveaux satellites, le renforcement de la défense antiaérienne et, de manière prioritaire comme cela a été rappelé par le premier ministre, la commande de radars d’alerte avancée Nostradamus.Pour la marine, l’achat accéléré d’une cinquième frégate de défense et d’intervention (FDI) est nécessaire. Celui de bâtiments hydrographiques et de bâtiments de guerre des mines est essentiel. Et l’achat du successeur de l’Atlantique 2 (ATL 2) est indispensable comme celui d’un patrouilleur outre-mer pour renforcer notre flotte dans l’océan Indien. Observons que La Réunion et Mayotte sont situées sur des routes maritimes importantes qui permettent d’éviter la mer Rouge.Bousculant la guerre sur terre, dans les airs, sur et sous la mer, la dronisation est partout ! Sur le champ de bataille ukrainien, certains drones sont obsolètes en quelques semaines. Pour faire de la masse et éviter les stocks rapidement dépassés, nous devons disposer d’une capacité de production rapide et duale – civilo-militaire. Nous devons être capables de fabriquer en petit nombre des drones aux performances exceptionnelles.Le maintien au plus haut niveau de notre dissuasion nucléaire exige d’être constants. La préparation de l’avenir est gage d’efficacité et d’indépendance. Aucune personne objective ne peut regretter les efforts jamais interrompus dans ce domaine depuis 1954.Enfin, notre capacité de renseignement doit poursuivre sa montée en puissance.Mes chers collègues, nous ne pouvons pas dire que nous ne savions pas. Mesurons l’importance de nos choix pour l’avenir de la nation et pour sa liberté ! Regardons au-delà de nos stratégies politiques !Je voudrais terminer mon propos en citant quelques lignes du roman Pilote de guerre d’Antoine de Saint-Exupéry.

Rédigées en 1943, elles évoquent la débâcle de 1940 et les efforts à entreprendre pour se ressaisir : « Notre communauté est déjà sensible. Il nous faudra certes l’exprimer pour rallier à elle. Ceci est effort de conscience et de langage. Mais il nous faudra aussi pour ne rien perdre de sa substance, nous faire sourds aux pièges des logiques provisoires, des chantages et des polémiques. Nous devons, avant tout, ne rien renier de ce que nous sommes. » (Applaudissements sur quelques bancs des groupes EPR et Dem. – M. Jean-Louis Thiériot applaudit également.)

Bravo, madame Givernet !

Un excellent président !

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).