Aller au contenu
vie-politique.fr

Discours du 27 avril 2026

Charles de Courson · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°210

Nous ne sommes pas réunis pour examiner un document de plus, mais pour apprécier la solidité d’une trajectoire et, au fond, la sincérité de notre stratégie budgétaire.Sur le papier, cette trajectoire est cohérente : elle respecte les règles européennes, trace un retour du déficit sous les 3 % en 2029 et donne le sentiment d’un cap fixé. Mais une trajectoire ne se juge pas à ce qu’elle annonce ; elle se juge à ce qu’elle contient.Or c’est précisément sur ce point que le doute s’installe. D’année en année, le même décalage se reproduit : aux prévisions affichées succèdent, en exécution, des ajustements successifs – gels de crédits, annulations, corrections en urgence. La trajectoire est posée, mais elle n’est pas véritablement maîtrisée : elle est sans cesse rattrapée.Cette fragilité se prolonge dans les scénarios macroéconomiques qui soutiennent cette trajectoire : eux aussi sont régulièrement révisés, corrigés, parfois contredits par les faits.L’année 2025 pourrait sembler faire exception : le déficit recule à 5,1 % du PIB, alors qu’il était prévu initialement à 5,4 %. Mais à y regarder de plus près, cette amélioration repose exclusivement sur une hausse des prélèvements obligatoires. Ce n’est pas la dépense qui a été contenue – elle augmente encore de 0,2 point de PIB –, c’est l’impôt qui a été mobilisé, à hauteur de 0,8 point de PIB supplémentaire.Dans le même temps, la dépense publique continue de progresser plus vite que la richesse nationale. Ainsi, ce qui est présenté comme un redressement s’apparente, en réalité, à un simple ajustement, par nature ponctuel, et donc fragile dans ses effets.Dans ces conditions, l’année 2026, qui devait constituer un point de consolidation, apparaît au contraire comme un révélateur. Car à peine l’exercice engagé, dans un contexte de crise énergétique, il faut déjà trouver 4 milliards d’euros d’économies pour l’État et 2 milliards pour la sécurité sociale : 6 milliards à dégager immédiatement, au cœur d’une crise sur laquelle nous n’avons aucune prise. Ce seul constat en dit long : notre trajectoire ne comporte aucune marge de manœuvre ; elle ne laisse aucune place à l’imprévu.Dès lors, le pilotage budgétaire se fait au fil de l’eau, au gré des chocs, plutôt que dans l’anticipation. Ce pilotage à vue est d’autant plus préoccupant qu’il repose sur des hypothèses elles-mêmes très incertaines : une croissance modérée mais résiliente, une consommation soutenue par une baisse du taux d’épargne, un commerce extérieur redevenu moteur. Il suffirait qu’un seul de ces paramètres se retourne pour que l’ensemble de l’équilibre soit remis en cause. Nous construisons ainsi des trajectoires sur des fondations dont nous savons qu’elles peuvent, à tout moment, se dérober.Mais au-delà de ces éléments techniques, il faut voir la réalité politique qu’ils traduisent. Depuis plusieurs années, nous n’engageons pas de réformes structurelles d’ampleur. Nous procédons par ajustements successifs et par mesures ponctuelles, sans transformation durable. En outre, il faut le dire avec lucidité : les conditions politiques ne semblent pas réunies pour conduire, d’ici à 2027, les réformes structurelles nécessaires.Pourtant, ces réformes sont connues. Identifiées à de nombreuses reprises, elles supposent de repenser l’organisation de l’action publique, notamment par une décentralisation plus effective ; d’engager une réforme en profondeur de notre modèle social ; de revoir l’ampleur des niches fiscales et sociales, dont le coût dépasse respectivement 90 et 85 milliards d’euros et continue de croître.Faute d’avancer sur ces chantiers, l’ajustement repose sur des leviers limités et souvent épuisés. Une ministre des comptes publics, dont je tairai le nom, reconnaissait elle-même que sa seule marge de manœuvre consistait à tenter de freiner les dépenses de l’État, tant il est difficile d’agir sur la sécurité sociale, et plus encore sur les collectivités locales. Quant aux recettes, elle le résumait en une formule lapidaire : « On prend ce qu’il y a. »

Autrement dit, messieurs les ministres, vos outils sont peu nombreux et vos marges de manœuvre trop étroites.

Dans le même temps, la dépense publique poursuit sa progression. Même modérée – 0,2 point de PIB supplémentaire en 2025 –, elle progresse plus vite que la richesse nationale. Cette dynamique suffit à elle seule à entretenir le déséquilibre.Dès lors, une question simple s’impose : peut-on sérieusement parler de redressement lorsque la dépense continue d’augmenter ? La réponse est : évidemment non. Un redressement durable suppose une inflexion réelle de la trajectoire de dépenses, ainsi que des choix clairs, des priorités assumées et une capacité à agir dans la durée. À défaut, nous ne faisons que différer les ajustements nécessaires, en les rendant plus lourds à terme.C’est là, sans doute, le point le plus préoccupant : plus nous tardons à engager des réformes structurelles, plus l’effort à fournir sera important. Le prochain quinquennat ne pourra probablement pas se contenter d’un effort annuel de 40 à 50 milliards d’euros, mais devra viser au moins 60 milliards d’économies – voire davantage – dans des conditions bien plus contraintes. Ce sont ces perspectives que nous devons avoir en tête quand nous examinons la trajectoire qui nous est présentée.

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).