Aller au contenu
vie-politique.fr

Discours du 15 juin 2026

Sophie Taillé-Polian · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°270

Le lecteur officiel de l'Assemblée peut afficher son propre bandeau de cookies à l'ouverture — c'est le portail de l'Assemblée qui l'affiche, pas ce site ; fermez-le pour voir la vidéo.

Le travail législatif mené par cette assemblée fait parfois honneur à nos consciences. Regarder notre histoire en face n’est plus une option mais une obligation politique rigoureuse, à laquelle nous satisfaisons aujourd’hui. Nous pouvons en être fiers : nous accomplissons là un devoir de vérité, de réparation et de justice. Cette proposition de loi relative à la sortie des collections publiques de restes humains kali’nas et arawaks en vue de funérailles sur le territoire de la Guyane est attendue depuis cent trente-quatre ans. C’est une avancée historique pour la reconnaissance des mémoires coloniales.Si nous en sommes là, c’est avant tout grâce à des mobilisations exemplaires, qu’il faut saluer avec force. Je veux rendre un hommage puissant aux associations guyanaises et saluer toutes celles et ceux qui sont présents aujourd’hui dans les tribunes du public. J’ai une pensée toute particulière pour Corinne Toka-Devilliers, la présidente de l’association Moliko Alet+Po – les descendants de Moliko. Sans sa détermination, sans son combat courageux pour extirper ses ancêtres de l’oubli des boîtes poussiéreuses des sous-sols de musées parisiens, nous ne serions pas réunis autour de ce texte. Je remercie également chaleureusement notre collègue Jean-Victor Castor. Son travail acharné sur le terrain et au sein de notre assemblée a été le relais indispensable de cette exigence de dignité. En septembre dernier, lorsqu’une délégation guyanaise est venue à Paris pour le rituel d’apaisement des âmes, vous avez su, cher Jean-Victor Castor, trouver les mots justes, qui nous obligent tous : « Ce ne sont pas des archives : ce sont nos ancêtres. »Grâce à la convergence des luttes associative et parlementaire, ces dépouilles de femmes, d’hommes et d’adolescents des peuples kali’na et arawak vont enfin cesser de faire partie des collections publiques du Muséum national d’histoire naturelle. Ils vont rentrer chez eux, sur leurs terres, desquelles ils ont été arrachés, pour être enfin accueillis dans la commune d’Iracoubo, près du mémorial inauguré en 2024, afin d’y recevoir une sépulture digne selon leur propre rite traditionnel. C’est ainsi que nous participons activement à guérir une blessure mémorielle profonde, à apaiser les âmes et les consciences, à réparer l’horreur coloniale.Car oui, leur retour est un acte de réparation face à l’ignominie absolue des prétendues expositions ethnographiques de la fin du XIXe siècle, véritables outils de propagande visant à promouvoir le colonialisme fondé sur une idéologie raciste. Ne nous y trompons pas : la France a organisé un piège colonial abject. En 1892, elle a attiré ces familles à Paris par des promesses trompeuses, pour finir par les enfermer dans des cages livrées à la curiosité voyeuriste du public du Jardin d’acclimatation. Disons le mot juste – le dissimuler serait une complicité : il s’agissait de zoos humains. Ces « spectacles » avaient pour seul but de mettre en scène la théorie d’une prétendue hiérarchie des races, en exhibant ces femmes et ces hommes comme des spécimens « primitifs » ou « sauvages ». Entre 1877 et 1931, la France a organisé une quarantaine de ces exhibitions de la honte, piégeant et détruisant la vie de près de 30 000 personnes. Et tant de gens sont allés les voir ! Nous devons tous et toutes en prendre conscience.À Paris, à l’hiver 1892, le froid, la misère, le cynisme, les mauvais traitements ont tué huit de ces trente-trois captifs. Et la violence a survécu à leur agonie et à leur mort, car leurs restes ont été autopsiés, mesurés comme des objets d’étude et confisqués au nom d’une science racialiste. Nous devons l’affirmer haut et fort : nos musées n’ont pas vocation à conserver des trophées humains. Ce texte constitue donc une victoire pour la dignité, un pas immense vers la décolonisation de nos imaginaires.La loi-cadre concernant tous les restes humains issus des peuples de tous les territoires ultramarins reste attendue. Elle est indispensable pour aller au bout de cette action. Promouvoir les idées décoloniales au sein de cette assemblée, ce n’est pas diviser, mais poser les bases d’un véritable projet de société émancipateur. C’est refuser de laisser confisquer le récit national par des nostalgiques de l’Empire et de la colonisation, qui s’accrochent à des mythes de domination, nient la violence de notre passé et instrumentalisent la mémoire pour fracturer le vivre-ensemble. Nous leur répondons aujourd’hui que la grandeur de la République réside dans sa capacité à reconnaître ses fautes et à réparer, car cela nous répare collectivement.Madame la ministre, lors du débat en commission, nombre d’orateurs ont souhaité que soit rapidement examiné un texte de loi-cadre, dans la suite du rapport Marion. Nous saluons la diligence dont vous avez fait preuve en faisant inscrire à l’agenda l’examen du présent texte. Nous n’en attendons pas moins concernant ce texte de loi-cadre, suivant l’annonce que vous venez de faire. Nous comptons sur vous. (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS, SOC et GDR.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).